Confusément et de plus en plus impatiemment, nous attendons notre Luther. Quelqu’un qui placarde sur Internet ses 95 thèses contre la marchandisation du vivant, contre l’avarice des riches, contre les abus des élites. Quelqu’un qui appelle à la restauration d’un lien authentique entre Dieu et les hommes, c’est-à-dire, dit en termes actuels, d’un lien de qualité entre les êtres humains en société.

L’Eglise du XVIème siècle avait bien pris le tournant du capitalisme naissant, où tout s’achète et se vend. Qui avait quelque souci pour le salut de son âme, et un peu de fortune, pouvait déjà s’acheter une relique, commander un retable. Avec les indulgences, imprimées à la chaîne grâce à l’invention de Gutenberg, le commerce du salut se démocratise : on peut investir ses économies dans journées de purgatoire en moins, et l’argent drainé auprès des petits actionnaires de la plus grosse multinationale du moment est réinvesti dans la promotion immobilière, la basilique Saint-Pierre du Vatican.

Avec sa raide intransigeance, Luther s’oppose à cette forme moderne et innovante de commerce qui a pourtant permis à de grands génies comme Bramante, Raphael ou Michel-Ange de s’exprimer. Dans sa 50ème thèse, il fait mine d’attribuer au pape de biens plus saintes et humbles intentions : « il faut enseigner aux chrétiens que si le Pape connaissait les exactions des prédicateurs d’indulgences, il préférait voir la basilique de Saint-Pierre réduite en cendres plutôt qu’édifiée avec la chair, le sang, les os de ses brebis. »

Luther semble résolument prendre le parti des pauvres en pourfendant les élites cléricales qui s’adonnent au luxe. Dans le bouillonnement d’une société très injuste, certains y voit un encouragement pour la révolte sociale et la revendication égalitaire. La Guerre des Paysans (appelée aussi Erhebung des gemeinen Mannes, le soulèvement de l’homme ordinaire) éclate, ses leaders cherchent l’appui du réformateur de Wittenberg.

Mais c’est un malentendu. Luther aime les pauvres mais ne veut pas les sortir de leur pauvreté, car celle-ci « rapproche de Dieu ». Obsédé par le salut de l’âme, délivré soudain par l’intuition de la grâce donnée par la foi et Dieu seuls, il sépare nettement Royaume de Dieu et puissance séculaire. Contrairement à Jérôme Savonarole ou Thomas Münzer, son projet n’est absolument pas celui d’instaurer une théocratie. En 1925, il prendra sans état d’âme le parti de la répression et appellera à écraser sans pitié la révolte des paysans : «Tous ceux qui le peuvent doivent assommer, égorger et passer au fil de l'épée, secrètement ou en public, en sachant qu'il n'est rien de plus venimeux, de plus nuisible, de plus diabolique qu'un rebelle. »

Non, Luther n’est pas un modèle. A la fin de sa vie, déçu que les juifs ne se rallie pas à sa doctrine, il appellera à brûler les synagogues et chasser les juifs (quelques siècles plus tôt, le prophète Mohammed avait fait la même chose pour la même raison). On est bien loin de la liberté de conscience protestante d’un Sébastien Castellion.

Luther est un pêcheur. Il existe  pour ce qu’il est, un irascible théologien révolutionnaire, mais aussi par les forces qu’il a déclenchées et qui l’ont dépassé.

Ainsi les fameuses 95 thèses : rien que de plus ordinaire qu’une invitation à une controverse théologique et académique, dans le cadre de la Streitkultur (la culture de la discussion conflictuelle) de l’Eglise de l’époque. Intitulé Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum et rapidement publié en Allemagne, le texte ne se voulait pas une déclaration de guerre contre la papauté, mais une simple demande de mise au point. C’est le refus de la part du Vatican de discuter cette question des indulgences qui a précipité le schisme de l’Eglise d’Occident, suivi d’un siècle de « guerres de religion » qui coûteront à l’Europe centrale le tiers de sa population.

Ce que nous dit Luther aujourd’hui, c’est qu’on ne peut pas toujours accepter le statu quo, fermer les yeux pour préserver l’ordre établi. Et c’est bien parce qu’au fond c’était un défenseur de l’ordre, aux penchant volontiers autoritaires, que sa posture sans concession nous interpelle. Devant la faillite des élites, il y a des choses avec lesquelles on ne transige pas. Pour Luther, c’était le salut de l’âme, la capacité de l’homme à nouer une relation directe avec Dieu. Pour lui, l’émancipation ne passait pas par la lutte des classes mais par la lecture et la compréhension de la Bible, dans sa langue maternelle. Le refus de la vénalité se conjugue avec l’esprit critique dans ce qu’il a appelé « le sacerdoce universel » ; chaque chrétien est son propre pape, la bible à la main. La déclaration précoce et encore incomplète d’une citoyenneté intégrale.

Nous vivons également aujourd’hui le temps des refus. Le mécontentement se généralise, beaucoup ne veulent plus jouer le jeu et encore moins ce jeu qui tourne toujours au bénéfice des mêmes. On ne sait pas encore au nom de quoi ce front du refus va prendre corps - il n’est plus guère question aujourd’hui du salut de l’âme-, mais c’est certainement sur une chose aussi fondamentale, qui relève du sens donné à l’existence, que se cristallisera la protestation.

Nous entrons, avec Luther, dans une "année jubilaire", celle des 500 ans de la Réforme. Or le jubilé est le moment de la remise des dettes et de la libération des esclaves. Comme en 1517, le soulèvement aura peut-être pour objet cette dette financière et mentale qui nous aliène et dont un seul mot – « non » - suffirait pour nous libérer.

 

 

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