Mme von der Leyen, comment peut-on protéger un « mode de vie » ?

Ancienne ministre de la Défense, la nouvelle présidente de la Commission européenne veut confier à l’un de ses futurs commissaires un portefeuille intitulé « protection du mode de vie européen » et comprenant l’immigration. Tout comme l’expression « racines chrétiennes de l’Europe », cet intitulé est une ineptie qui vide les mots de leurs sens et sème dangereusement la confusion dans les esprits.

Passons rapidement sur l’étrange idée de réduire les milles façons de vivre en Europe à un mode de vie commun. Sans doute Mme von der Leyen fréquente-t-elle les hôtels et les salles de réunion tous semblables des grandes capitales de notre continent sans avoir idée de la vie d’un saisonnier dans les oliveraies du Péloponnèse, d’un ouvrier de la Peuge ou d’un enseignant roumain…   

Plus fondamentalement, cet intitulé pose question : un mode de vie peut-il se défendre ? Ne doit-il pas, et ne peut-il pas, seulement se vivre ? Comme toute pratique sociale et culturelle incarnée dans le tissu de la vie quotidienne, le « mode de vie » ne se décrète pas. Il est se développe et se transforme au gré des changements structuraux de la société, mais aussi des événements et des rencontres qui peuplent le quotidien de chacun de nous. Comme l’identité, le mode de vie est un processus dynamique qui fonctionne de manière dialectique par intégration et par rejet, distinction et adaptation…

Un mode de vie n’est pas, comme un patrimoine, une chose que l’on reçoit et que l’on garde jalousement, ce n’est pas un objet et si c’est une richesse, c’est une richesse particulière qui croit en se partageant (comme d’autres biens dits « non rivaux »). Un mode de vie se développe quand des individus l’adoptent et l’adaptent aux conditions nouvelles d’existence qu’ils rencontrent. Bref, c’est chacun de nous qui « défend » ou plutôt qui « promeut », par ses pratiques mêmes, un mode de vie et ce n’est pas la tâche (bien heureusement !) d’un ministère, un commissariat ou une quelconque autorité politique ou administrative !

Cet intitulé est tout aussi absurde et tout aussi fallacieux que l’expression « racines chrétiennes de l’Europe », relancé par François-Xavier Bellamy lors de la campagne des Européenne, car il essentialise des phénomènes qui relève de la vie sociale dans toute sa labilité. Le christianisme est une religion à mystère orientale qui s’est implantée en Europe sous différentes formes (tandis qu’elle en prenait d’autres dans les mondes proches-orientaux et slaves). Comme toute religion, cette organisation du rapport au transcendant n’existe que par la pratique de ses membres et les productions culturelles et intellectuelles qu’elle suscite. Ce n’est en rien une ressource localisée et bien identifiée comme peut l’être une fontaine ou la sève issue d’un terreau, à laquelle fait penser la métaphore de la « racine ». Le christianisme n’existe que par ce qu’il y a des chrétiens qui vivent leur foi, c'est-à-dire annonce l'évangile, la "bonne nouvelle". Le reste est héritage culturel qui se mêle aux milles autres apports qui ont permis l’Europe de se faire (je ne vais pas en faire la longue liste en commençant par le polythéisme germain jusqu’au matérialisme historique).

Ces références à des « modes de vies » ou des « racines » qui seraient menacées par de « nouveaux venus » alimentent l’idée que l’Europe est en position de faiblesse, quasiment submergée par des déplacement massifs de population, sans capacité d’intégration ni d’acculturation. Voilà qui entre en consonance avec la sinistre musique des nationalistes qui fantasment sur le « déclin de l’occident » ou le « grand remplacement ». Serions-nous devenus si faibles, que nous pourrions disparaitre par le simple fait de cohabiter avec des personnes parlant une autre langue ou pratiquant une autre religion que celles dont nous avons l’habitude ? Pourquoi rendre « les autres » responsables du sentiment de « dépossession culturelle » ou des « fêlures identitaires » que certains de nos concitoyens semblent subir et non se remettre en question nous-mêmes, qui peinons bien souvent à faire vivre, souvent par paresse ou négligence, notre propre culture ?

Pour quelqu’un de gauche, il n’avait pas grand-chose qui puisse faire accepter la Commission européenne et la politique qu’elle mène, toujours prompte à défendre les intérêts des grands industriels et banquiers, timide en matière de justice sociale, lente à engager la transition énergétique. Ce qui pouvait justifier un vote "pro-européen", malgré tous les défauts de l’Union, c’était cette idée d’ouverture sur le monde, cette conscience de la diversité des apports qui l’ont forgée, la volonté de notre continent, qui a été et reste souvent impérialiste, d’inventer quand même une forme de démocratie ouverte. Et là, soudainement, par démagogie, par calcul politicien, la présidente de la Commission se trompe de cible et alimente la logorrhée nationaliste et xénophobe ! C’est affligeant et très inquiétant.

Que de grands groupes numériques états-uniens enregistrent et marchandisent tous nos faits et gestes ne l’inquiète que modérément. Pourtant, nos « modes de vie » sont menacés par cette digitalisation bien peu régulée. Depuis des années, la Commission négocie souvent en secret des accords de libre commerce qui vont détruire des pans entiers de l’agriculture européenne et cela n’aurait pas d’incidence sur nos modes de vie ? Mme von der Leyden, pour faire diversion, s’inspire des médiocres astuces politiques nationales, comme celle de Sarkosy en France ou de Söder en Bavière. Elle commence bien mal son mandat.

A la fin du mois auront lieu devant les députés européens les auditions des "commissaires désignés". Une évaluation négative peut entrainer le retrait d’un commissaire désigné ou des modifications dans les attributions. Il nous est possible de réagir en écrivant à nos eurodéputés. La démocratie européenne n’est pas parfaite, mais des outils existent pour faire entendre notre voix.

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