Nous nous étions habitués au vote de rejet, finalement confortable et paresseux, mais qui avait brouillé le sens politique des dernières élections présidentielles. Choisir dès le premier tour le candidat le mieux placé pour éliminer celui qu’on ne veut pas voir gagner le second est un vote instrumental qui engage aussi peu celui qui l’effectue que celui qui en bénéficie. Le quinquennat écoulé nous rappelle les conséquences de cette façon de voter.

La situation politique présente, plus ouverte depuis la victoire de François Fillon à la primaire de la droite et le renoncement de François Hollande à participer à celle du PS, la présence des "outsiders" Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélanchon, redonnent vigueur au vote d’adhésion. Pour la première fois depuis 2002, les électeurs sont placés devant la nécessité de faire un « choix positif ». Sur quoi peut-on le fonder ? 

Au-delà du programme, le persuasif

Le programme n’est pas le principal. Certes, il doit être « convaincant »  c’est-à-dire donner l’impression d’être applicable tout en répondant au moins partiellement à mon désir. Mais l’équilibre entre « principe de réalité » et « principe de désir » n’est en rien prédéterminé ni stable, la réalité étant aussi ce que je peux transformer par la force de mon désir. Aristote avait bien compris le primat de l’horizon d’attente du récepteur quand, dans la Rhétorique, il affirme qu’« il faut préférer ce qui est impossible mais vraisemblable à ce qui est possible mais non persuasif » (chapitre XXIV). Chacun sait qu’un programme n’est qu’une déclaration d’intention, la matrice d’une politique susceptible d’être adaptée au gré des circonstances. Ce n’est pas sur l’analyse d’un catalogue de mesures que l’on construit son adhésion.

Parce que les programmes ne sont pas des contrats et que le persuasif est le préalable à la mobilisation des électeurs, les candidats semblent condamnés à promettre beaucoup sur la scène de ce « rituel politique à grand spectacle » qu’est l’élection présidentielle (cf. Marc Abélès, le spectacle du pouvoir). D’où le doute qui s’insinue devant ce qui ressemble vite à un concours de « super menteurs »…

Au-delà des postures, des discours et de la rhétorique, l’électeur cherche alors à identifier le candidat, certes le plus proche de ses valeurs et intérêts, mais surtout celui qui ne se reniera pas dès le lendemain de son élection. L’enjeu n’est pas d’évaluer la faisabilité technique d’une politique économique ou la pertinence d’un rapport de force géopolitique (sur lesquels d’éminents spécialistes peuvent débattre à l’infini) mais de repérer l’homme ou la femme qui, malgré tout, « tiendra parole », c’est-à-dire ira jusqu’au bout de sa parole. Les rodomontades de campagne électorale ont fait leur temps, après les feulements d’un « ennemi de la finance » qui s’est avéré être un tigre sans dent.

La valeur de la parole politique

Il faut donc repérer et choisir celui ou celle qui n’aura pas peur de lutter "jusqu’au bout", quitte à se mettre en danger. Un détour par l’anthropologie peut aider à comprendre sur quoi se fonde ce choix.

Dans son commentaire sur le discours des guerriers amérindiens Yanomami (la première partie de son livre Trésor. Anthropologie analytique de la valeur), Christian Geffray identifie la Mort comme le signifiant mis en circulation de la valeur donnée au Meneur : « Si je ne suis pas capable de donner/recevoir la mort, on ne croira pas en moi », estime le chef amérindien. En manifestant qu’il n’a pas peur de la Mort, qu’il peut « la donner ou la recevoir avec désinvolture », il s’aliène l’Opinion de la tribu, le « On » qui doit être en permanence convaincu de sa vaillance.

Le garant de sa parole est la Mort, la mort qu’il peut être amené à donner en tant que chef et guerrier mais surtout celle qu’il sera amené à recevoir pour « payer le prix de sa parole » : « La mort comme signifiant aura finalement signifié à tous qu’il n’y avait pas de limite, fût-elle réelle, à son engagement subjectif dans sa parole. » (p. 48)

Un rapide coup d’œil historique sur les grands politiques de l’humanité suffit à convaincre du « lien structural entre tuer ou s’exposer à la mort d’une part, et inspirer la foi de l’autre » (p. 33) : Socrate, Jésus, Mohammed, Jeanne d’Arc, Robespierre, Napoléon-Bonaparte, Trotski, etc. Au fond, on croit à ceux qui sont prêts à mourir pour leurs idées, tout le reste n’étant que bavardage et rhétorique. 

Aujourd’hui, dans le cadre d’une campagne électorale occidentale, où la Mort n’est plus donnée ni reçue au sens propre mais symbolique, observons la campagne en cours. Comment les candidats, pour convaincre, mettent-ils en jeu leur mort politique ? Qui se montre le plus déterminé à « aller jusqu’au bout » dans un moment où la crise sociale, morale et économique est des plus aigües ?

  • François Fillon fait montre de radicalité. Lui qui a avalé tous les chapeaux comme premier ministre de Sarkozy a compris que seul l’affichage d’une « détermination sans faille » pouvait lui donner une crédibilité. 
  • Les prétendants du PS peinent à convaincre qu’ils feront mieux que par le passé : même si deux d’entre eux peuvent se targuer d’une démission ministérielle, la soumission collective des députés PS à la politique hollandienne (même les frondeurs n’ont pas été jusqu’au « suicide » de la démission) ruine les fondements mêmes de leurs discours. Le prix de leur parole n’ont été que partiellement payé par Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, qui vont avoir du mal à « refouler le doute » sur leurs intentions politiciennes, sauf à indiquer clairement comment ils comptent effectuer une mise à mort expiatoire, celle la Vème République.
  • Emmanuel Macron trace sa route. Etoile filante de la politique, il sait qu’il n’a droit qu’à un tour de piste pour réussir. La Mort fait partie intégrante de son positionnement, mais parce qu’il est un électron libre, un mercenaire du champ politique, sa vie n’a pas le même prix que pour les autres. On a l’impression qu’il joue avec la politique et que sa vie est ailleurs, ce qui donne finalement peu de valeur à sa mort.
  • Jean-Luc Mélenchon promet un Constituante, c’est-à-dire l’exécution en place publique de la Vème République. Il prend une posture révolutionnaire qui suggère qu’il est autant capable de donner la Mort que de la recevoir et ne refuse pas la prise de risque, notamment dans sa façon d’envisager la renégociation des traités européens (« les changer ou en sortir »). On le sent déterminé à payer le prix de sa parole, mais aussi avec la Mort des autres, ce qui peut en inquiéter quelques-uns.
  • Marine Le Pen apparait finalement assez fade sur ce registre de la lutte à mort. Concurrencée à droite par F. Fillon, elle se replie sur un discours social, et semble gèrer la boutique frontiste en bonne mère de famille. La normalisation du discours du FN affaiblit son attraction et surtout la croyance qu’il peut véritablement renverser l’ordre établi.

Voter peut donc devenir un acte de foi, qui peut nous engager jusqu’à la mort. Car si on demande au Meneur qu’il garantisse sa parole par sa mort, ses soutiens peuvent être aussi amenés à la recevoir, c'est à dire accepter de changer radicalement de vie et de mode de vie. Que "leur" candidat l'emporte... ou celui d'un autre camp tout autant déterminé.

 

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