Le demi-succès du Front de Gauche et la question du FN

Le Front de Gauche et Jean-Luc Mélenchon ont réussi à rassembler l’électorat de la gauche radicalement anti-libérale, rassemblement qui s’était avérée impossible en 2007. En revanche, son ambition de faire reculer l’influence du Front national dans l’électorat populaire a échoué. La tentative de « re-diabolisation » de Marine Le Pen conjuguée à l’insulte ont finalement eu peu de prise sur ce vote, alors que la présidente du parti d’extrême-droite agissait sur des catégories de perceptions profondément ancrées dans la sensibilité populaire.

Jean-Luc Mélanchon a donc recueilli à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle 11,1 % des suffrages comptabilisés. Moins qu’attendu, ce résultat est pourtant une indéniable réussite pour le Front de gauche, alliance du PCF avec de récents et petits partis de la gauche radicale. Que l’on songe aux 1,9 % de Marie-George Buffet en 2007... En proportion, Le Front de Gauche fait beaucoup mieux que l’ensemble des partis à la gauche du PS en 2007 (7, 34%) et dépasse, en nombre de voix, le score « anti-capitaliste » de 2002 qui avait contribué à l’élimination de Lionel Jospin pour le second tour. Aujourd’hui, un constat s’impose : l’addition des 4 millions de suffrage du Front de Gauche avec le résultat très honorable de Philippe Poutou et les 200 000 voix de la candidate de Lutte Ouvrière montre qu’une gauche de gauche forte continue d’exister en France, après le « vote d’expiation » de 2007. Cependant, le Front de Gauche aura échoué dans la grande mission que s’était donnée Jean-Luc Mélenchon : détourner une large part des électeurs des classes populaires du vote Front national. Comment expliquer cet échec ?

La première raison est l’existence, constante dans notre pays, d’un vote populaire de droite. Etre ouvrier ou employé, « au bas de l’échelle sociale » et les premiers exploités du capital ne suffit pas à donner une conscience de classe. En France, depuis l’après-guerre, un tiers des ouvriers au moins (et plus encore les employés) vote pour les partis conservateurs qui, par ailleurs, ont toujours prétendus être aussi de grands partis populaire. En 2007, Nicolas Sarkozy avait dû son élection à la mobilisation de ce vote populaire de droite, qu’il avait su catalyser sur sa personne au détriment de Jean-Marie Le Pen. En 2012, ces mêmes électeurs, toujours populaires et de droite, utilisent le bulletin Marine Le Pen pour sanctionner un président qui les a profondément déçus.  Nicolas Sarkozy perd entre 2007 et 2012 près de deux millions de voix, alors même que le score relativement modeste de François Bayrou lui a sans doute donné un peu de marge vers le centre. Dans le même temps, le Front national engrange 2,6 millions de voix.

Mais le vote Le Pen n’est pas seulement un vote de sanction ou de protestation, un vote de « colère », un vote de « souffrance », comme le répète les qualifiés du second tour, relayés par des commentateurs peu inspirés. Se contenter de cette analyse doloriste et misérabiliste, c’est ignorer que ce vote, sans être toujours d’adhésion totale, révèle une forme de reconnaissance de soi dans le discours lepeniste. A cet égart, toute tentative de « re-diabolisation », l’insulte frontale comme la condescendance pour « ceux qui se trompent de colère » sont inefficaces, voire contreproductives. L’ajustement du discours du Front national à « l’horizon d’attente » d’une partie de l’electorat populaire repose sur des ressorts bien plus profonds que l’on va tenter de détailler ici.

Lors d’une enquête sur la réception des informations dans les classes populaires, j’ai pu identifier quatre schèmes, quatre catégories de perception et de jugement qui structuraient le rapport populaires à l’actualité.  Les schèmes ne sont ni des « compétences » ni des « idéologies », ils se situent à un niveau profond de la structure mentale comme représentations intermédiaires entre phénomènes perçus par les sens et catégories de l’entendement. Les schèmes constituent le terreau pratique et symbolique sur lequel se développent les appropriations et les interprétations des informations. Les quatre principaux schèmes repérés dans les milieux populaires sont le « schème hiérarchique » (qui traite de la position sociale et des rapports de force et de domination), le « schème de la perte » (qui s'étaye sur la conscience de la mort et de la précarité, de la fragilité de l'existence), le « schème d'enveloppe » (qui repose sur le système d'opposition entre intérieur et extérieur, le « eux » et le « nous ») et le « schème d’équité » (qui s’articule avec les exigences de justice et  de reconnaissance du mérite). Prédispositions cognitives socialement construites, ces schèmes peuvent également aider à saisir la génèse et les processus de prises de positions politiques des individus. Or, trois d’entre eux ont abondamment été sollicités par la campagne de Marine Le Pen.

Le premier, le schème hiérarchique, reprend la figure classique de l’opposition entre les “petits” et les “gros”, il est particulièrement décliné ici entre le peuple et l’élite, que la candidate du Front National appelle les “profiteurs”, “les technocrates et les banques”, la “petite élite aux intérêts financiers opaques” auquels sont censés être inféodés l’UMP et le PS. Cette dénonciation est également bien prise en charge par le Front de gauche, qui en fait une critique plus complète et systémique, sans pour autant renouer avec la dénonciation par le Front populaire des “200 familles qui tiennent la Banque de France”. Sur ce terrain, l’offre de parole politique de Mélenchon peut aisément prétendre rivaliser avec celle de Le Pen et a sans doute, à terme, une porté symbolique plus importante.

Il n’en est pas de même avec le schème d’équité. Le schème d’équité est la figuration de l’exigence d’une « juste » répartition des places, des statuts et des richesses, en fonction des besoins et mérites de chacun. Les discours de Marine Le Pen s’appuient très largement sur cette catégorie de perception, d’autant plus qu’elle avait été mis en avant par le candidat Sarkozy de 2007 : privilégier la “valeur travail” face à “l’assistanat”, récompenser le mérite, défendre la “France qui se lève tôt”, permettre de “travailler plus pour gagner plus”. Sur ces points, le candidat de l’UMP a profondément déçu, ce qui permet à Marine Le Pen d’accuser la droite d’avoir cédé “au laxisme de la gauche”. La leader du Front nationale cherche adroitement à entrer en raisonnance avec ce schème d’équité, tout en l’articulant avec le schème hérarchique. Elle promet, par exemple, “la justice fiscale et sociale en supprimant les privilèges des grands groupes et en organisant une véritable politique de soutien aux TPE/PME, artisans, commerçants et agriculteurs qui font vivre l’économie française”. DAns ses discours, il n’est pas question d’augmenter les minima sociaux ou les allocations chômage mais au contraire de dénoncer toute forme d’assistanat qui se traduirait par une ponction supplémentaires sur les revenus petits et moyens. Sur ce point, les propositions de la gauche de gauche, toujours suspecte d’être dépensière et prompt à lever l’impôt, sont plus difficilement conciliables avec les effets de cadrage du schème d’équité. Deux pistes sont néanmoins possibles. D’une part, insister sur le partage de l’effort en fonction des possiblités de chacun, d’autre part, jouer sur les autres notions qui peuvent découler du schème d’équité : par exemple, la solidarité qui, en cas de “coup dur”, reste une notion esssentielle aux côtés du mérite ou du travail et qui peut prendre de multiples formes, individuelles, familiales ou collectives.

 A l’opposition “travailleurs/capitalistes”, qui permet une pensée politique et une mobilisation en termes de lutte des classes, Le Front National substitue ainsi l’opposition entre “travailleurs/assistés”, qui divise la classe populaire. Pour accentuer le trait, le discours stigmatisant mobilise d’autres caractéristiques, qui cette fois-ci s’appuient sur le schème d’enveloppe. Pour Marine Le Pen, ce sont d’abord les étrangers qui “viennent profiter” de l’Etat social français. “L’immigration incontrôlée”, qui entraîne “l’invasion” et le “parasitisme” menacerait la communauté nationale. C’est pourquoi la redistribution et la solidarité devraient être prioritairement réservée aux familles françaises, en particulier les allocations familales et le logement social, deux prestations en profonde adéquation avec le schème d’enveloppe. Dans un contexte d’insécurité sociale, économique et identitaire, le Front National construit tout un système d’opposition entre intérieur/extérieur, familier/étranger à travers les thèmes de l’immigration et de l’intégration, de l’espace Schengen et de “l’Europe-passoire”ou encore des barrières douanières. Le monde est structuré sur l’opposition “eux”, “les autres” et “nous”, “la Nation”. Il est considéré comme légitime de se protéger de l’extérieur si celui-ci apparaît menaçant, au nom de la sécurité, de la vie dans l’entre-soi et de la protection de ses us et coutumes. La déclinaison nationaliste et xénophobe du schème d’enveloppe est facile à réaliser, avec toute l’efficacité du sens commun. Pourtant, les schèmes n’étant pas des idéologies mais des cadres cognitifs, le schème d’enveloppe est également mobilisable par la gauche de gauche. L’Etat protecteur, en particulier à travers les services publics, correspond à ce répertoire, tout comme l’opposition à la libre circulation des capitaux et marchandises. Mais, au-delà de la dénonciation du caractère immoral du racisme et de la discrimination sur des bases culturelles ou religieuses, peu efficace, c’est la dimension internationaliste qui est aujourd’hui la plus difficile à reformuler. Il s’agit de reconfigurer les thématiques de la mondialisation en pointant la menace non pas sur le travailleur étranger mais sur le capitalisme qui déplace violemment la force de travail comme les appareils productifs et les marchandises. Comme la peau, le schème d’enveloppe suppose protection mais aussi interface d’échanges avec l’extérieur. Les migrations sont une des manifestations de ces échanges et apportent des avantages individuels et collectifs que l’on perçoit clairement dans les milieux populaires mais qui sont peu valorisés. De même, le coût économique et culturel de la fermeture sur soi, facilement dénoncé par les milieux aisés, existe aussi pour les classes populaires sans qu’il soit toujours facile à exprimer.

Combattre frontalement le Front National risque de renforcer ses positions. Expliquer à un électeur de Marine Le Pen qu’il se trompe et qu’il vote pour une “semi-démente” n’est guère le moyen de l’inviter à voir les choses autrement. Il est sans doute possible, à partir de ces schèmes qui sont apolitiques et partagés par tous, de proposer des visions de la réalité du monde social alternatives à celles du Front National, de détourner, reformuler et subvertir les thématiques de la peur et du repli pour construire un référentiel politique progressiste. Ce travail ne passe pas seulement par des programmes ou de la “bonne communication” politiques mais aussi par un engagement concret, pratique aux côtés de ceux qui se sentent déclassés, spoliés, fragilisés. Les schèmes sont des catégories fondamentales nées de la pratique, et c’est d’abord dans la pratique qu’ils peuvent trouver leurs prolongements politiques. La lutte pour l’hégémonie culturelle, préalable à la direction de l’Etat pour Antonio Gramsci, doit véritablement s’incarner dans toutes les fractions des classes populaires.

 

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