Mélenchon, un « populiste rationaliste »

Certains commentateurs politiques et médiatiques esquissent volontiers un parallèle entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, tous les deux considérés comme des extrémistes et des populistes. Un moyen commode de montrer son « sérieux » et son « sens des responsabilités » en renvoyant dos à dos deux voix protestataires dérangeantes. Pourtant, le populisme est une posture discursive, pas un programme politique,et ces deux populismes, tous les deux revendiqués, n’ont pas grand-chose de commun :  Le Pen est une « populiste nationaliste », qui use des affects pour structurer ses discours autour de la peur, du ressentiment et d’un répertoire restreint de symboles identitaires, tandis que Mélenchon est un « populiste rationaliste » qui cherche à ancrer son argumentation dans l’histoire et l’économie en mobilisant  prioritairement la raison... quitte à remonter au XVIII° siècle des Lumières.
Ils sont venus tous les deux à Metz, à un mois d’intervalle, une proximité des dates qui facilite la comparaison. Clair et professoral, limite pédago, Mélenchon s’est exprimé le 18 janvier devant 2500 personnes venues de toute la Lorraine. Des ouvriers, des cheminots, des instits, des employés, bref le « peuple de gauche » qui n’a pas toujours fait de longues études mais qui, sa présence le montre, cherche à agir ou réagir. L’orateur, qui commence lunettes sur le nez, n’est pas avare de chiffres, d’arguments, de comparaisons.  Il démonte méthodiquement les propositions économiques de Marine Le Pen, dénonce les contradictions de Nicolas Sarkozy, décrit le mécanisme infernal de la « dette illégitime », propose un impôt progressif à 14 tranches avec revenu plafonné, l’encadrement des loyers, la planification écologique. Sans que l'on soit sûr que les solutions proposées soient toutes applicables ou efficaces, elles ont le mérite de la cohérence, les apparences d’une logique qui ne se réduit pas à quelques opérations de sens commun. Le discours semble précis, il est en tout cas particulièrement dense. L’assistance, dont une bonne partie est debout pendant plus d’une heure de discours, encaisse la leçon du professeur Mélenchon et apprécie : un ouvrier de Renault, interrogé à la sortie par un journaliste de radio avoue en avoir « plein la tête et ne pas pouvoir faire encore le tri dans tous ces arguments ». « Mais, souligne-t-il, tout ce qu’a dit Mélenchon, c’était plausible ». Premier objectif du discours mélenchoniste : donner de la crédibilité, de la faisabilité économique à ses réformes radicales du capitalisme. Et au passage, donner des arguments aux militants venus l’écouter pour qu’ils puissent ensuite tenter de convaincre autour d’eux. La bataille politique doit d’abord être une bataille d’idées, programmatique, pas seulement une bataille sur les images de soi ou les représentations identitaires : première grande différence avec Marine Le Pen.
Celle-ci, le 11 décembre, dans une autre salle messine et devant un millier de personnes, a d’abord repris quelques thèmes familiers du Front National : l’amour de la patrie et du drapeau, le rejet de Bruxelles, quelques allusions antisémites, la stigmatisation des « hordes de barbares qui polluent nos cités ». Comme Jean-Luc Mélenchon, elle reconnaît d’abord à son auditoire une position de victime pour s’employer ensuite à le grandir et lui redonner une dignité. Mais ici s’arrête le parallèle. Pour la présidente du Front National, il s’agit de désigner ceux qui sont tenus pour responsables du malheur des « Français ordinaires » pour tout simplement s’en débarrasser, que cela soit les « immigrés » ou la « caste des privilégiés ». Les quelques éléments avancés de son programme économique restent finalement assez  vagues et prudents : « négocier de façon intelligente la fin de l’Euro », favoriser la réindustrialisation en renégociant les traités européens, imposer aux administrations publiques d’ « acheter français », rétablir des « protections aux frontières », développer la politique industrielle tout en soutenant les PME face aux grands groupes. On constate finalement une forte déconnexion entre son discours nationaliste, tout à tout lyrique et fielleux, et ses propositions économiques.
Mélenchon s’adresse lui aussi de manière appuyée aux « invisibles » - il revendique d’ailleurs avoir utilisé en premier la formule - mais en bon marxiste, ce n’est que pour désigner un seul adversaire, la classe possédante, le capitalisme. Alors que Le Pen divise et oppose une partie du peuple français contre une autre, accusée de ne pas l’être assez, Mélenchon rassemble pour revendiquer au contraire un bonheur commun : « On ne peut pas être heureux tout seul dans un océan de malheur ». Le populisme reposant aussi sur l’usage de catégories morales dans le discours politique, il emprunte ici aux libertaires français du XIXème siècle, que Marx avait en son temps combattu : « Le socialisme, le partage et la fraternité humaine sont plus fortes que toutes les vicissitudes ».
Le peuple de Marine Le Pen est celui de l’histoire française, de son drapeau, de sa conscience nationale et de ses traditions, un peuple exclusif ; celui de Jean-Luc Mélenchon est également le peuple de l’histoire française, mais celui de la révolution de 1789 et de la République, celui du mouvement ouvrier comme « moteur de l’histoire », un peuple inclusif. L’universalisme de la raison est pour Mélenchon, qui cite Jean-Jacques Rousseau,  le chemin et le garant de l’émancipation : « Le peuple peut se tromper mais aussi se réparer dans la mesure où il peut délibérer sous l’empire de la raison ». L’éducation est ainsi pour le candidat du Front de Gauche une valeur cardinale. « Le savoir sera  donné généreusement, gratuitement, laïquement et obligatoirement à tous.  Chaque fois qu’on fait reculer l’ignorance, chaque fois qu’on fait avancer le savoir, chaque fois qu’on se grandit soit même en apprenant, on devient meilleur et alors, on rend le monde meilleur. » Bien que non dénué d’idéalisme, le discours de Mélenchon fait le pari de l’intelligence. A l’heure où la communication politique repose de plus en plus sur des techniques de sondage d’opinion et le lissage de son image publique, il prend le risque de donner du contenu au discours politique en rendant à son auditeur la dignité de son jugement.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.