Abdelkader et les Gilets Jaunes

Jeudi dernier, Abdelkader Merah a été condamné en appel à 30 ans de réclusion criminelle. Un troisième procès aura lieu, puisque la défense compte se pourvoir en cassation. En quoi les Gilets Jaunes sont-ils concernés ?

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Le 6 mars 2012, Abdelkader est en voiture avec son frère Mohammed, lorsque ce dernier aperçoit un scooter avec les clés sur le contact. Mohammed descend de voiture, monte sur le scooter, et tous redémarrent sur les chapeaux de roues. Cela s’appelle une complicité de vol de scooter. Jeudi dernier, la Cour d’Appel de Paris y a vu la preuve d’une complicité d’assassinat. Il faut dire qu’Abdelkader se dit adepte d’un islam rigoriste, le salafisme, et cela ne semble pas avoir joué en sa faveur… Mais en quoi tout cela concerne les Gilets Jaunes ?

Au terme d’une réflexion que je mène depuis plusieurs années au plus près des sources existantes sur cette affaire (voir lien en bas de l’article), je me suis permis de récapituler quatre raisons principales.

1) Un malaise sectoriel particulier

À l’origine de l’affaire Merah, il y a un malaise sectoriel particulier, celui des informateurs musulmans de la DCRI (actuelle DGSI). Sans que Mohammed Merah en ait eu conscience, son passage à l’acte a été déclenché par un dysfonctionnement au sein de l’institution, où l’on n’arrivait pas à se mettre d’accord sur le traitement à adopter pour ce jeune homme suivi depuis plusieurs années. La réforme de 2008 y était pour quelque chose, et la société française à l’origine en avait conscience instinctivement : elle sentait que d’une manière ou d’une autre, ce drame était lié au style managérial qu’elle subissait depuis cinq ans avec Nicolas Sarkozy, la violence faite aux travailleurs et aux institutions. Mais dans le détail, c’est une histoire un peu subtile, un peu complexe à mettre en évidence compte-tenu du secret-défense. Cela exige d’employer un modèle spécifique d’explication causale, qu’on appelle la cybernétique (voir mon précédent billet). L’interaction entre Mohammed Merah et la DCRI, qui a suscité tant de rumeurs et de spéculations, devient alors limpide, et l’on comprend le rôle actif (bien qu’involontaire) de la DCRI dans le processus de radicalisation. Si à l’inverse on l’aborde par les modèles classiques d’explication causale, alors le faisceau d’indices apparaît toujours insuffisant. Et de fait, Me Dupont-Moretti ne s’y est pas risqué dans la défense d’Abdelkader. Sans doute craignait-il de passer pour un odieux « complotiste ».

C’est en fait le fond du problème : depuis le départ, l’affaire Merah est compliquée par la manière dont elle est « gérée » par des politiciens lâches et corrompus, en collaboration tacite avec des « spécialistes » tout aussi lâches, et tout aussi corrompus intellectuellement.

2) Le cynisme de l’oligarchie

À l’origine, il n’y a aucun scandale dans l’affaire Merah, il n’y a qu’une tragédie liée à un dysfonctionnement institutionnel, mais aucun complot ou « collusion » avec les islamistes. Tout cela n’est que fantasme et enfumage, méconnaissance de l’islam et des activités de Renseignement. Le seul scandale potentiel dans l’affaire Merah, c’est l’attitude du Président-Candidat Sarkozy, qui était alors en campagne pour sa ré-élection. Selon toute vraisemblance (voir Libération du 31 octobre 2012), les Sarkozystes ont délibérément entravé l’enquête sur le tueur au scooter pendant une semaine entière, jusqu’à ce que se produise le meurtre de l’école juive. C’est donc l’État, en toute logique, qui devrait être condamné pour complicité de meurtres, mais cela n’a jamais été possible : seulement une condamnation en 2016 au Tribunal Administratif de Nîmes, mais juste pour « faute simple », et qui a été cassée ultérieurement. La situation est verrouillée parce que les familles des victimes de l’école juive ont toujours refusé de porter plainte (voir les déclarations en 2017 de Samuel Sandler). Et on ne peut pas vraiment leur en vouloir : qui peut dire à leur place comment ils auraient réagi, isolés comme ils l’ont été par la démission collective des élites françaises ?

3) La lâcheté des intellectuels

L’autre scandale de l’affaire Merah, encore peu posé dans le débat public à ce jour, est celui de sa gestion par les socialistes et par les élites intellectuelles françaises. Et d’abord la manière dont Manuel Valls, le Ministre de l’Intérieur de l’époque, a délibérément obscurci cette affaire en laissant fuiter de manière sélective les documents secret-défense et en instrumentalisant la douleur des familles de victimes. Ceci afin d’en tirer le profit politique maximum dans sa compétition électoraliste avec la droite, tout en ménageant la personne de Nicolas Sarkozy, par solidarité oligarchique. Comme je l’explique plus longuement dans ce texte, la stratégie de Manuel Valls a consisté à faire passer la tragédie pour un scandale, et le scandale pour une tragédie… créant ainsi un scandale de beaucoup plus grande ampleur, ouvrant la voie à d’autres tragédies. Tout cela nous mène directement à « l’esprit du 11 janvier », après les attaques de Charlie Hebdo : toutes les classes moyennes supérieures manifestant derrière Netanyahou et Poutine, en brandissant fièrement leur stylo (je renvoie au magistral Qui est Charlie ? d’Emmanuel Todd, publié peu après). Or la véritable origine de ces tragédies, c’est la perte de tout sens moral chez les élites françaises, notamment politiques, de tout sens de l’État. Et lorsqu’on re-parcourt les articles produits sur l’affaire Merah de 2012 à 2015 et même après, qui ressassent perpétuellement les mêmes éléments de langage ("dysfonctionnement"…"dangerosité"…), il n’y a vraiment pas de quoi se gargariser de notre « liberté de la presse ».

4) L’avenir de la France dans le monde

La dernière raison pour laquelle les gilets jaunes ne peuvent se désintéresser du sort d’Abdelkader, est plus fondamentale. Et là, je vais me faire pas mal d’ennemis, mais ces choses doivent être dites.

Dans sa globalité, l’affaire Merah est le symptôme d’un rapport au monde pathologique chez les élites intellectuelles françaises. Un rapport au monde fondé sur la projection narcissique du Moi - par exemple à l’occasion d’un trek dans l’Atlas Marocain, dans la soi-disant « rencontre avec l’altérité » - mais dépourvue d’une véritable conscience politique et environnementale globale, au-delà des slogans consensuels. Un rapport au monde fondé sur le déni et la détestation de tout ce qui s’oppose à cette projection narcissique - ou comment concevoir le monde comme une menace, tout en prétendant sauver la planète… Et ces gens-là, naturellement, trouvent tout à fait plausible qu’un jeune Toulousain, qui passe soudain à l’acte dans son propre pays, ait reçu ses ordres d’un cheikh enturbanné au fin fond des montagnes pakistanaises, ou de mystérieux réseaux salafistes transnationaux

Qui étaient-ils au milieu des années 2000, les petits camarades d’Abdelkader Merah ? Quelques jeunes de cité qui rêvaient d’en découdre en Irak avec l’armée d’occupation américaine, et qui ressassaient leurs souvenirs de « colonie de vacances » dans un village de l’Ariège, chez un vieux réfugié politique des frères musulmans syriens (au point de causer de sérieux ennuis judiciaires à ce dernier - voir Libération du 23 novembre 2015). Mohammed, c’était le petit dernier, celui dont personne ne s’occupait, la famille ayant éclaté peu après sa naissance. Un enfant qui grandit dans la rue, puis dans les institutions de l’Aide Sociale à l’Enfance, jusqu’à ce que se pose sur son berceau le regard de la fée DCRI… Mais cette histoire, les élites intellectuelles et politiques de ce pays lui ont mis la tête à l’envers. Et dix ans plus tard, on découvre la trace de Sabri Essid dans les rangs de l’organisation « Etat Islamique », et la voix de Fabien Clain dans la revendication des attentats du 13 novembre 2015. Et les journalistes de ressasser les liens de cette « nébuleuse », comme l’alpha et l’oméga des réseaux terroristes français - « Le clan des Belphégor au Mirail », « la filière d’Artigat » - qui ont depuis vraisemblablement trouvé la mort (en février 2018 pour Sabri Essid, et très récemment pour Fabien Clain). Aspirés eux-aussi par cette tentaculaire affaire Merah, ces jeunes n’avaient-ils pas quelques circonstances atténuantes à avoir désespéré de la société française ?

Attentats à Paris: Fabien Clain, d'Alençon à la Syrie © CNEWS

Le malaise des informateurs musulmans, dans ce contexte, est loin de se limiter aux rangs de la police et il nous concerne tous. Il concerne notre avenir dans un monde dynamique et multipolaire, qui n’a que faire du narcissisme intellectuel français. Et le mouvement des Gilets Jaunes, sur cette question, ne peut plus faire l’économie d’une véritable vision. Peut-être le moment est-il venu d’entendre qu’en 2011, les peuples arabes ne se sont pas soulevés par la grâce des révélations de Wikileaks, comme veut l’imaginer Juan Branco et son fan club parmi les classes moyennes progressistes.

18/02/19 Soirée de soutien à Julian Assange © La Carmagnole

Les Gilets Jaunes et les Printemps Arabes, à contre-temps

Si les révélations de l’organisation Wikileaks en 2010 ont joué un rôle dans le déclenchement des Printemps Arabes, ce n’est pas, comme l’imagine naïvement Juan Branco, en raison du caractère intrinsèquement scandaleux des faits de corruption alors mis en lumière. La publication de ces télégrammes diplomatiques fit l’effet d’une bombe, surtout parce qu’elle révélait le type de regard porté sur ces régimes de l’intérieur de l’administration américaine. À une population massivement alphabétisée désormais, elle donnait à voir l’hébétude de ces élites occidentales, mais aussi une certaine vacuité intellectuelle et morale, déjà perceptible ailleurs. Et cela brisait le mythe sur lequel reposait le pacte nationaliste de toutes ces républiques arabes - Tunisie, Libye, Egypte, Syrie, Yémen… : l'idée d’une entente profonde de leur Leader (za’îm) avec l’Occident.

Ainsi, la crise démocratique des pays occidentaux, et celle des pays arabes qui leur sont inféodés, relèvent en fait d’une seule et même crise globale. Mais c’est aux peuples qu’il revient d’en démêler les fils, car personne ne le fera à leur place, surtout pas les spécialistes patentés. Les Gilets Jaunes doivent apprendre à intégrer le point de vue des musulmans sunnites, sans leur faire payer d’avoir été lucides avant l’heure, au-delà des frontières, et après l’heure en dedans. Dans le rapport à la police, à la justice ou à l’État, il faut prendre en compte un certain décalage, lié à la différence culturelle et religieuse, un décalage qui nous enrichit.

À l’heure actuelle sur les questions internationales, on se contente parmi les Gilets Jaunes de ressasser les « salades » entendues sur Russia Today. On s’entend dire que le régime syrien ne fait que « lutter contre le terrorisme », comme si son but n'avait jamais été l’extermination systématique de la contestation majoritaire. Quant à la crise Yéménite, elle ne serait qu’un problème de vente d’armes et de gros sous (dixit encore Juan Branco). Or à l'heure actuelle, cette crise est surtout liée aux caprices de l’intelligentsia occidentale vis-à-vis de l’allié saoudien, qui font traverser une phase d’incertitude extrême dans les relations bilatérales entre l’Occident et les pays d’islam sunnite. L’affaire Jamal Khashoggi l’a encore montré récemment : l’ancien cacique du régime (autrefois chargé des négociations entre Ben Laden et la famille royale…) soudain érigé en martyr de la liberté de la presse, agneau immaculé offert pour le salut des enfants yéménites… (écouter par exemple cette journaliste, de 23:08 à 24:11).

Interdit d'Interdire - Comment en finir avec la guerre au Yémen ? © RT France

Tout ça parce que l’homme fut brièvement l’informateur (tiens tiens…) d’un grand titre de presse Américain, accessoirement en guerre contre l’administration Trump… On nage en plein délire ! Or le feu qui couve au Yémen entre milices sunnites rivales - les unes cooptées par l’expertise occidentale, les autres non, et l’Arabie Saoudite se posant en arbitre - est lié en dernière analyse à cette volatilité de l'expertise occidentale…

On dira que les Gilets Jaunes s’intéressent surtout à boucler leurs fins de mois… Certes, mais assez de misérabilisme et de condescendance ! Précisément parce qu’ils ont les pieds sur terre, les Gilets Jaunes ont aussi une responsabilité historique : celle d’acquérir une perspective globale sur les évolutions du monde contemporain, émancipée des représentations d’une élite aveuglée par sa compromission. Cette perspective, ils ne la trouveront pas sans leurs concitoyens de confession musulmane. Ils ne la trouveront pas sans ceux qui, jour après jour, assument avec humanité leur appartenance entre deux rives, sans se payer de grands discours sur « l’islam des Lumières ». Ces musulmans qui, aujourd’hui en France, se taisent.


http://vincentplanel.free.fr/Merah/
(ressources et propositions pour approfondir)

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