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Billet de blog 23 mars 2015

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Au Yémen, la guerre civile n'aura pas lieu

[Traduction arabe disponible ici.]Jusqu'à ce week-end, les rebelles Houthis étaient restés aux portes de Taez. Ils contrôlaient pourtant la capitale Sanaa et les régions alentours depuis septembre dernier. Mais ce mouvement basé dans l'extrême Nord du pays, soutenu par l'Iran, respectait jusque là l'intégrité de cette ville sunnite, la capitale culturelle, comme un gage de sa bonne volonté.

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Note (août 2022). Ce texte témoigne d’un moment historique : la brèche que toute déclaration de guerre introduit dans l’ordre du pensable. Il raconte la manière dont j’ai accompagné subjectivement ce basculement, dont je l’ai pressenti avant qu’il ne soit réel, avant que la rhétorique guerrière inonde soudain tous les médias yéménites. Ce texte n’exprime en aucun cas mes positions actuelles concernant le Royaume Saoudien.

[Traduction arabe disponible ici.]

Jusqu'à ce week-end, les rebelles Houthis étaient restés aux portes de Taez. Ils contrôlaient pourtant la capitale Sanaa et les régions alentours depuis septembre dernier. Mais ce mouvement basé dans l'extrême Nord du pays, soutenu par l'Iran, respectait jusque là l'intégrité de cette ville sunnite, la capitale culturelle, comme un gage de sa bonne volonté.

Une fois encore, il aurait suffi à la Communauté Internationale de miser sur Taez pour favoriser la stabilité du pays, mais on ne refait pas l'histoire : depuis 2011 (voir mes précédents articles), celle-ci n'a fait que cautionner les manœuvres des pays du Golfe, qui font aujourd'hui le jeu de la sécession sudiste. Pour les Houthis, alliés maintenant aux forces de l'ancien président Ali Saleh, les attentats meurtriers survenus vendredi dans deux mosquées de Sanaa (plus de 150 victimes et 300 blessés) ont donné le signal de la reprise en main. Leurs forces ont pris position hier à Taez (voir ici la brève de Médiapart), et s'élanceront probablement vers Aden ces prochains jours.


Carte du Yémen (avant la réunification de 1990)

Comme je ne savais plus quoi penser, j'ai appelé Mohammed, l'un de mes interlocuteurs qui suit les développements au plus près des sensibilités religieuses et politiques engagées dans le conflit. Il m'a longuement décrit, comme une mécanique implacable, la marche vers la guerre civile des différentes composantes de la société. Puis Mohammed s'est arrêté. Après une pause, il s'est remis à parler, comme s'il pensait à voix haute :

« Après, moi j'ai pensé à une solution… Tu vas dire que je délire, mais… Bien sûr, si les Houthis cherchent à imposer leur hégémonie sur le Sud, on ira forcément vers la guerre civile. Mais ils peuvent aussi se retourner vers le nord, contre l'Arabie Saoudite… Ça, ça mettrait tout le monde d'accord : les mouvements pro-chiites et les frères musulmans, al-Qaïda et Da'ech, les Iraniens et les Qataris. Même les Saoudiens seraient ravis, finalement, par la chute de la dynastie Al Saoud! Ah, si seulement nous pouvions influencer les Houthis, convaincre Obama, participer aux négociations secrètes avec l'Iran, qui se déroulent probablement à l'heure où nous parlons… »

Voilà comment hier encore, nous rêvions Mohammed et moi, en phase avec la majorité sunnite silencieuse. Nous contemplions de loin l'histoire, comme si nous n'en faisions pas partie. Pourtant dans notre esprit, l'impensable avait soudain pris forme. Une ouverture avait fait jour, et déjà la réalité basculait toute entière. Nous comprenions peu à peu que nos perceptions, fondées sur l'ancienne tectonique des plaques, n'avaient simplement plus cours.

Bien sûr l'Irak, la Syrie, la Libye se déchirent. Mais cette séquence destructrice ne peut continuer indéfiniment, et au Yémen, la guerre civile n'aura pas lieu. Elle n'aura pas lieu en vertu de cette faculté propre à l'homme de s'élever au-dessus des circonstances immédiates, pour contempler le sens de l'histoire, la structure qui relie entre eux des indices jusque là imperceptibles. Bien sûr, les intellectuels ont toujours un train de retard, mais ceux qui sont sur le terrain, les combattants qui envisagent de risquer leur peau, ne s'y trompent pas.

Il n'y aura pas de guerre civile au Yémen, parce qu'il n'y aura pas de camp adverse. L'ex-Président Hadi, réfugié à Aden depuis quelques semaines, ne représente qu'une mascarade, une coalition d'experts internationaux qui s'accrochent à la réalité dont ils s'estiment spécialistes, avec la complicité de quelques informateurs yéménites dont ils sont le dernier gagne-pain. En réalité, les États-Unis ont déjà donné le signal de la désertion, en quittant hier leur dernière base militaire dans l'arrière-pays d'Aden. L'ONU peut bien protester, mais aucun pays n'interviendra militairement au Yémen, car aucun ne souhaite y prendre des responsabilités. Le parti al-Islah ne représente pas une force idéologique réelle, juste une fraction de l'armée, courant derrière un État-Major en déroute. Ici encore, les Frères Musulmans ont misé sur le mauvais cheval - c'est que leurs cœurs sont opaques à force d'opportunisme… Il ne reste que les experts internationaux, qui ressassent le seul scénario dont ils disposent. Ils s'imaginent donc que Taez, la ville de leurs fidèles informateurs (qu'ils ont déjà lâchement abandonné en 2011), se battra jusqu'à la mort pour défendre la rationalité occidentale contre les hordes tribales… Ils s'imaginent que les Yéménites vont s'entretuer bien sagement, des années durant, à seulement quelques centaines de kilomètres de Djeddah et de la Mecque…

Ces experts oublient que cette « réalité » - le terrain où se déploie leur rationalité - n'a jamais été qu'une construction sociale, une mise en scène dont l'Ambassade Américaine à Sanaa était la clé de voûte. Cette ambassade qui contrôlait en temps réel les passeports des voyageurs, et qui dans la Capitale faisait la pluie et le beau temps - puisqu'elle seule faisait pleuvoir les bombes, sur les cibles identifiées comme « terroristes ». Comment l'Amérique pourrait-elle conserver, à distance, cette influence sur la « réalité »? Entre tous les acteurs du théâtre yéménite, la connivence est bien trop grande. Bien sûr, la Syrie se déchire, mais le Yémen c'est autre chose. Le Yémen est bien trop proche du nœud originel. Et ce nœud, les acteurs ont déjà commencé à le dénouer.

Imaginons que le Yémen plonge vraiment dans la guerre civile, comme le répètent à loisir les médias et les diplomates. Pourquoi donc la société yéménite se déchirerait-elle en faisant abstraction de son opulente voisine? L'État Saoudien est riche, certes, et possède des avions de combat (qui ont déjà bombardé les Houthis dans les années 2000, dans les régions frontalières du Yémen). Mais sur le terrain la société est incapable de se battre, et si l'on en croit une blague qui circule au Yémen, une panne d'électricité de quarante-huit heures suffirait à la mettre à genoux. Alors, que faire pour sauver la stabilité saoudienne? Construire un mur? Expulser les travailleurs Yéménites, comme en 1990? Mais 1990, c'était avant Ben Laden, avant l'essor d'un djihadisme venu du sein-même de la société saoudienne…

Déjà en 1990, lors de la première guerre du Golfe contre l'Irak de Saddam Hussein, l'Arabie Saoudite avait expulsé 800 000 travailleurs yéménites, en représailles à la position exprimée devant l'ONU par le Yémen fraîchement réunifié. 800 000 travailleurs qui envoyaient au Yémen leurs précieuses remises, sur une population totale de 12 millions à l'époque, soit tout au plus 3 millions d'hommes en âge de travailler. Le pays se rappelle toujours avec amertume comment il devint l'un des plus pauvres de la planète. Aujourd'hui à nouveau, malgré le durcissement récent des politiques migratoires, les travailleurs Yéménites sont environ un million dans le Royaume. Mais ils ne représentent plus qu'une fraction de la main d'œuvre immigrée : dix millions de personnes, un tiers de la population du Royaume (d'après les statistiques saoudiennes) qui craignent d'être expulsés à chaque instant. Qui peut croire aujourd'hui que l'expulsion des Yéménites suffira à désamorcer cette poudrière?

Ce n'est donc pas que le Yémen est en train de sombrer en guerre civile, après une longue liste de pays arabes sunnites. Contrairement à la Syrie, la société yéménite a déjà touché le fond il y a un moment, sans pour autant céder à la violence généralisée. Ce à quoi on assiste ces jours-ci, c'est plutôt aux dernières heures qui mènent à la chute de la dynastie Al Saoud. Et toutes ces guerres civiles n'en étaient que le prélude. Comme si les musulmans étaient programmés génétiquement, ou par une sorte de Loi Naturelle, pour s'étriper jusqu'à la fin du monde… Lorsqu'ils seront tous à la Mecque et qu'il faudra négocier le pétrole sur le marché mondial, bien sûr que les musulmans sauront s'entendre!

De tous les évènements politiques susceptibles d'advenir prochainement, la chute des Al Saoud est le plus inéluctable. Mais cette perspective produit une terreur telle que personne ne veut la nommer. Dans la bouche des diplomates et des médias, elle est bien sûr un impensé absolu. Les Houthis eux-mêmes, sur leur canal de télévision satellitaire, n'osent encore l'envisager qu'à demi-mots. Cela n'empêche évidemment pas qu'elle soit déjà l'horizon de leur action, comme pour tous les acteurs du conflit, simplement parce qu'elle est la seule perspective envisageable.

Or malgré tout cela, les chercheurs et les experts n'arrivent pas à y croire. Cette croyance en l'effondrement prochain du Royaume, les experts la prêtent sans cesse à ceux dont ils parlent, dans le ronronnement de leur « communauté scientifique ». Mais eux-mêmes, pour eux-mêmes, ils ne savent simplement pas la penser.

C'est donc à nous, observateurs et intellectuels citoyens, liés à la fois aux sociétés occidentales et à l'islam, de penser ce dénouement à notre tour, d'une manière ou d'une autre. Afin que cette issue inéluctable se fasse la plus rapide, et surtout la plus inclusive possible.


Taez, 2004. Ouvriers journaliers, autrefois migrants pour la plupart, sur le carrefour du Hawdh al-Ashraf au petit matin

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