Religion laïque : Quid ?

Dans la présente contribution au débat sur la laïcité, je reviens sur un thème qui est, sans surprise, fortement revenu suite à l’assassinat de Samuel Paty et aux réactions officielles qui l’ont suivi, thème selon lequel il y aurait en France une « religion laïque » dominante.

Ce texte complète une réflexion engagée de longue date mais que j’ai récemment reprise ici. Ci-après la première partie de cette contribution, essentiellement polémique, par analyse de textes, ce qui est indispensable

Dans la suite que j’espère pouvoir rédiger dans les tout prochains jours, je traiterai de la question de la religion, ou de la religiosité, ou de la spiritualité, laïque en tant que telle et non pas telle que fantasmée dans les tribunes que je commente, qui l’imagine au pouvoir en France aujourd’hui. Il nous faudra ensuite analyser les racines de la croyance selon laquelle une nouvelle et redoutable religion aurait fait son apparition.

S’il arrive en effet que tel essayiste de droite ou du centre présente la supposée « exception française » éventuellement, ou non, parée des atours de la déesse laïcité, comme la raison des attaques dont « la France » serait la cible, ce thème est beaucoup plus agité dans ou autour de ce qu’il est convenu d’appeler la « gauche », éventuellement « extrême », de manière critique ou plus encore. Il n’a strictement rien de nouveau : les copiés-collés ont suffi pour le réactiver. Pour en prendre la mesure, il suffit par exemple de parcourir la colonne de droite, celle des contributions promues par la rédaction, de Mediapart – haut lieu de liberté de réflexion et d’enquêtes journalistiques indépendantes, à défendre comme tel, mais totalement tributaire sur ces sujets de l’idéologie dominante sous ses formes souvent les plus caricaturales. Nous n’avons que l’embarras du choix.

De quelques tribunes, et évêques.

Farhad Khosrokhavar est un éminent sociologue, internationalement reconnu, dont la brillante carrière commença par une thèse intitulée Du rapport entre vérité et finitude chez Heidegger, élève d’Alain Touraine, et officiellement spécialiste du djihadisme, ayant enseigné en Iran de 1980 à 1987 puis en France et aux États-Unis. Il y a selon lui un problème religieux grave dans le monde contemporain, une religion explicitement dangereuse, intolérante, et suscitant des réactions inévitables même si leur caractère sanglant est sans doute regrettable. Ce nouveau phénomène religieux, bon sang mais c’est bien sûr : c’est la (néo-)laïcité !

Pour F. Khosrokhavar, c’est aujourd’hui, en France, singulièrement depuis que les fonctionnaires républicains se sont mis en tête de prétendre qu’il ne devrait pas y avoir de signes religieux visibles dans les écoles publiques, c’est-à-dire selon lui depuis 1989, et de plus en plus ces dernières années, que s’affirme ce nouveau fait religieux : « la néo-laïcité », « nouvelle religion civile de la France » (tribune dans Mediapart du 29 octobre), à cause de laquelle la France est ciblée par les islamistes (les attentats de Vienne l’ont pourtant vite démenti ; ceux de Kaboul, plus terribles encore, aussi, mais leurs victimes étant surtout des musulmans, comme la majorité des victimes des crimes islamistes dans le monde, pas sûr que ceci entre en ligne de compte de son point de vue).

Car la France « se singularise » : on y a proclamé la « guerre sainte » contre le djihadisme, si ce n’est contre l’islam. La preuve : le caractère « sacré » (les guillemets sont de l’auteur) de la condamnation supposée du voile en France, le blasphème « comme pilier de la nouvelle foi » - au passage notre éminent sociologue assène que le blasphème est « reconnu par la loi non seulement en France mais un peu partout en Europe occidentale » (affirmation qui laisse rêveur : l’auteur semble ignorer qu’en France le blasphème n’existe pas dans la loi, et heureusement), les caricatures de Charlie Hebdo icônes de la nouvelle religion, « de loin supérieure, jusque sous sa forme excessive, au djihadisme » -difficile de saisir si notre éminent sociologue veut dire par là que la néo-laïcité est meilleure, ou pire, que le djihadisme. Ce texte tourne et tourne encore sur les réseaux sociaux alimentés par les franges militantes se sentant visées par l’accusation d’« islamo-gauchisme », qui y voient le nec plus ultra de la « pensée ».

D’après F. Khosrokhavar, la nouvelle religion a en effet ses ennemis diabolisés dans la personne des « islamo-gauchistes ». Il est tout à fait exact que les libertés universitaires et académiques sont attaquées par le pouvoir exécutif en France aujourd’hui, et que M. Blanquer, qui n’a rien d’un laïque, a mis à profit les récents évènements pour pourfendre le prétendu « islamo-gauchisme » à l’université. Réciproquement, les tenants de l’interdiction pure et simple des supposées atteintes aux religions reprennent à leur compte cette étiquette stupide, en prétendant parfois être traités d’islamo-gauchiste comme on disait autrefois judéo-bolcheviques, une affirmation ridicule et dangereuse car elle implique, outre qu’ils se prennent pour les bolcheviks d’aujourd’hui (c’est le ridicule) que l’antisémitisme a été remplacé par l’islamophobie (c’est le dangereux). Si je ne parle pas – et n’ai jamais parlé – d’islamo-gauchisme, c’est bien parce que je ne pense pas, et n’ai jamais pensé, que le problème des couches militantes parfois qualifiées ainsi concernerait d’abord l’islam, car il concerne leur rapport à la démocratie, et donc à la laïcité.

D’ailleurs, F. Khosrokhavar par exemple ne se situe pas sur le plan de la défense des libertés académiques et de la libre confrontation des points de vue en matière de recherche, mais sur celui du respect dû aux religions. De ce point de vue, il y a chez lui une contradiction que nous retrouvons chez tous les pourfendeurs de la « religion laïque », qu’on mette « néo » ou pas devant le mot « laïque » : ils sont très attachés au respect dû aux religions qui ne doivent pas souffrir d’ « intolérance » causée par « la liberté d’expression », mais ce respect ne s’applique pas à la religion laïque ou néo-laïque :

« Ma thèse est qu’une certaine version de la laïcité (que j’appelle laïcisme ou néo-laïcité) est devenue une exhortation à l’affrontement avec l’islamisme radical non pas dans les limites de la laïcité léguée par Briand et Jaurès mais par une nouvelle tournure d’esprit qui ressemble de plus en plus à une religion civile partielle et partiale, en voie de constitution : pas une religion, mais une religion civile qui sacralise et profane, qui désigne un ennemi public (l’islamisme, mais par une extension souvent implicite, l’islam tout court) ainsi qu’une cinquième colonne (les « islamo-gauchistes ») et fustige tous ceux qui remettent en cause l’attitude intransigeante des « laïcistes ». » (tribune du même, datée du 8 novembre).

Je reviendrai sur divers points soulevés dans ce passage qui a l’avantage de bien résumer la pensée de son auteur. Retenons cette formulation : le laïcisme ou néo-laïcité n’est « pas une religion, mais une religion civile ». Une religion civile est donc une sorte de sous-religion, ayant les défauts mais pas les qualités de la vraie religion (qui, elle, peut beaucoup plus légitimement régir la sphère civile !).

La thèse de la « laïcité, nouvelle religion nationale » est aussi celle de Jean-François Bayart, qui, en réaction à l’utilisation du terme « islamo-gauchisme » chez un Blanquer, a, suite à l’assassinat de Samuel Paty, enrichi sa position d’un nouveau néologisme : « républicano-maccarthysme ». Celui-ci est « au cœur de l’État et des médias » et il y a donc une « islamophobie d’État » en France. La preuve :

« Il y a bien une islamophobie d’État lorsque sa police pratique une discrimination certes illégale, mais systémique, à l’encontre d’une partie de la jeunesse assignée à ses origines supposées musulmanes. Cet État n’est pas « neutre entre les religions », comme le souhaitait l’écrivain Ernest Renan [1823-1892]. Il n’a cessé, ces dernières décennies, de valoriser le christianisme et le judaïsme en développant une laïcité dite « positive » à leur égard, et de vouloir se subordonner politiquement l’islam pour le contrôler sous prétexte de l’éclairer. » (tribune dans Le Monde, 31 octobre – inévitable si vous avez, comme c’est mon cas et je m’en réjouis, de nombreux « amis Facebook » partageant cette doxa avec un sentiment de déférence pour tant de pensée et tant de sociologie ! – j’ai oublié de préciser que J.F. Bayart est « politologue », spécialiste au CNRS en « sociologie historique comparée de l’État », professeur à l’Institut des Hautes Études internationales et du développement à Genève, où il eut l’occasion, avec Tariq Ramadan, d’analyser l’ « anti-islamisme contemporain », et membre ou ancien membre d’un nombre impressionnant de structures officielles régies par l’État « islamophobe » français comme la Commission du Livre blanc de la Défense nationale : un excellent représentant des minorités dominées !).

Dans cette citation de la tribune de J.F. Bayart, quatre éléments sont à noter.

La discrimination « systémique » - mais illégale, précise-t-il néanmoins, donc attaquable devant les tribunaux, ce qu’il ne précise pas – d’une « partie de la jeunesse » est une expression savante qui désigne un phénomène ancien, honteux, et bien connu : les contrôles au faciès. Cela s’appelle du racisme. Que des flics prennent pour musulman un basané, ce n’est pas nouveau : c’est une composante de ce racisme. Or, pas question pour J.F. Bayart de parler de « racisme ». Exit le racisme. Exit aussi l’antisémitisme, remplacé par l’ « islamophobie d’État ».

Deuxième élément : la référence à Renan (fort discutable, mais passons) et à une certaine laïcité d’antan qui se serait résumée à la neutralité. Nous retrouverons cette antienne.

Troisième élément : la volonté de se subordonner l’islam. J.F. Bayart est ici confronté à cette réalité : la prétendue islamophobie d’État ne vise pas à combattre, à éliminer, ou à réprimer l’islam comme tel, mais à le domestiquer. Ceci aussi porte un nom, qu’il n’emploie pas : une politique concordataire, typiquement reprise dans le projet de loi d’E. Macron sur le « séparatisme ». Cette politique suppose la collaboration des « autorités » religieuse et de l’État. Elle a été initiée sous Sarkozy, qui avait reçu, entre autres « autorités », l’imam Sefrioui, antisémite fascisant fortement impliqué dans la campagne « contre l’islamophobie » ayant conduit au meurtre de Samuel Paty, elle a été théorisée par Valls, etc. Ce n’est en rien une « islamophobie d’État », même si cela peut prendre des traits répressifs, mais une politique antilaïque de confusion État/religion, ici donc V° République/islam. Analyse dont J.F. Bayart s’avère totalement incapable.

Quatrième élément : il a existé un antisémitisme d’État en France, précisément dans la période d’abrogation de l’état de droit, lequel permet, malgré tout, de porter plainte aujourd’hui pour racisme et/ou discrimination : en 1940-1944. Et si la formule « islamophobie d’État » avait aussi pour fonction de nier toute réalité à l’antisémitisme aujourd’hui ? N’oublions pas que le thème du « philosémitisme d’État » attribué à l’État contemporain, surtout s’il est « laïque », est un refrain idéologique « décolonial ». Mais revenons à J.F. Bayart : dans le passage cité il accuse l’État en France aujourd’hui, d’une part de maltraiter l’islam, d’autre part de favoriser « le christianisme et le judaïsme », la « laïcité » actuelle consistant précisément dans cette inégalité de traitement.

Concernant le christianisme, plus précisément l’Église catholique, la chose est indéniable mais elle ne concerne absolument pas une supposée religion laïque d’État islamophobe contemporaine. Elle est en effet bien plus ancienne. En 1914 l’union sacrée – « sacrée » …- sonne la réconciliation de la République et de l’Église. En 1918 le statut concordataire d’Alsace-Moselle est préservé. Sous Vichy l’Église catholique redevient, comme elle le souhaitait, Église d’État, mais ceci prend fin en 1944. A l’avènement de la V° République, est adoptée la loi Debré : un enseignement privé, essentiellement catholique, sous contrat, sera subventionné sur fonds publics. Etc. J.F. Bayart parle-t-il de tout cela ? Non, nullement. Son souci concerne la laïcité actuelle, ou néo-laïcité, qui s’en prend aux musulmans mais qui avantage … qui ? les chrétiens … et les Juifs.

Pourquoi les Juifs ? … Poursuivons.

Un thème récurrent, implicite ou explicite, chez des publicistes comme ceux que je viens de citer, et bien d’autres, est que le terrible laïcisme français prend plaisir à « offenser », outrager la religion en général, et l’islam en particulier. Il est en ce sens au moins aussi coupable – hé oui : au moins ! – que l’islamisme meurtrier, et porte au fond la responsabilité des crimes islamistes.

Ils rejoignent donc l’archevêque de Toulouse, M. Le Gall, pour qui « On ne peut pas se permettre de se moquer des religions ». ll répondait là à une question de journaliste lui demandant s’il était bon que la « liberté de blasphémer » soit « légale en France ». La confusion est à son comble : en droit français – sauf en Alsace-Moselle - le blasphème n’est ni légal ni illégal, il est inconnu. Et comme « tout ce qui est défendu par la loi ne peut être empêché » (article 5 de la Déclaration des Droits de l’homme) il n’est donc ni interdit ni préconisé.

A l’évidence la position de M. Le Gall est celle de l’épiscopat, plusieurs évêques s’étant exprimés dans le même sens et aucun ne s’y étant opposé. Il est remarquable qu’à la suite du meurtre islamiste de trois chrétiens à Nice, en tant que fidèles catholiques, l’institution ecclésiale, par ailleurs si soucieuse d’unité nationale et d’union sacrée, choisisse de ne pas trop appuyer la tristesse commune suscitée par ces meurtres et par celui de Samuel Paty, et de bien les distinguer, quitte à affaiblir l’émotion légitime produite par ce destin commun au professeur laïque et aux fidèles catholiques : car elle signifie ici, bel et bien, que Samuel Paty est en partie coupable de ce qui lui est arrivé, pour avoir utilisé ce « droit » indu sur lequel pérore aussi, avec tout autant de confusion, F. Khosrokhavar : le « droit au blasphème ».

La tribune de toutes les tribunes …

Enfin, je voudrais signaler une tribune qui, elle, fera date. Non pas tant par son originalité que par le fait que, tout au contraire, elle extrait la substantifique moelle de bien des avis contenus dans les tribunes précédentes et dans bien d’autres, que celles-ci soient soi-disant « islamogauchistes », sociologiques, ou encore épiscopales, mais qu’ainsi elle franchit un seuil qualitatif.

Elle la livre toute crue, bien qu’enrobée d’un trissotisme prétentieux qui, en l’occurrence, ne masque rien, mais met en valeur. Voici venir l’abomination de la désolation, à savoir, la tribune d’Alain Brossat, Un long hiver républicain, parue sur le site Lundi matin le 3 novembre dernier. Le caractère, paraît-il, « ultra-gauche » de ce site, proche de la tendance dite de « Tarnac », ne doit pas conduire à tenir cette tribune là pour anecdotique. Alain Brossat est un ancien dirigeant de la LCR. Dans les années 1980 le voilà « ex » et universitaire éminent, et là il intervient avec le poids que tout ce passé est censé lui conférer, un passé qu’il affirme dominer, en surplomb, tel un vieux singe perché sur son arbre. Notons d’ailleurs qu’il a aussi pondu récemment des tribunes soutenant le régime capitaliste chinois contre le mouvement démocratique à Hong-Kong. Il va de soi que ce que je peux dire ici des idées actuelles de ce personnage n’a absolument aucune incidence sur ce que l’on peut penser de celles de ses descendants ou ascendants.

Donc, Alain Brossat nous avertit :

« Considérant en effet que nul ne vous soupçonne de penser que décapiter un prof à la sortie d’un établissement scolaire puisse être une chose à propos de laquelle on soit susceptible d’avoir des avis variables (du genre : recommandable ou son contraire, de mauvais goût, pas très malin, courageux, intempestif, etc.) et donc susceptible de donner lieu à une conversation ouverte et détendue – tout énoncé que vous serez porté à produire à propos de l’événement en question, commençant par une accumulation d’adjectifs et de superlatifs de répudiation et d’anathème n’aura pour effet que de vous inscrire dans le diagramme de cette correction morale qui est le ciment de toutes les unions sacrées et de vous assigner votre place dans le troupeau. » (début de son article après une référence à Wittgenstein hors de propos, pour impressionner le parterre).

Relisons cet exorde : il y est affirmé que nul ne saurait « vous » soupçonner d’approuver en quoi que ce soit l’égorgement de Samuel Paty, mais aussi que « tout énoncé » condamnant celui-ci ne saurait avoir d’autre raison d’être que de vous inscrire dans « le troupeau » (sic). Si nous condensons ce propos, nous avons un énoncé contradictoire : 1) moi, Alain Brossat, ne saurait être « soupçonné » de penser du bien de cet assassinat, mais 2) pas question d’en dire du mal car je ne suis pas du « troupeau ». Autrement dit : j’en pense du bien, mais vous n’avez pas intérêt de me soupçonner, compris ? Certes, énoncé comme ça, c’est beaucoup moins long et ampoulé. Et confirmé par ce qui suit immédiatement : parler du tueur, c’est faire le « républicain », et ça il n’en est pas question (c’est comme le « troupeau »).

Après quelques longueurs tout aussi fielleuses, A. Brossat parlera donc de Samuel Paty, car le corps du délit, c’est lui, seul coupable en fait de son propre assassinat : « Au commencement, donc, il y a un prof qui, dans une espèce de cours d’instruction civique (…) montre des images à des gamins et gamines de treize ans. » Et cela continue à l’avenant de manière répugnante, « le prof, un peu formaté comme tant de ses collègues par les consignes tombées du ciel, donc, a une prédilection pour Charlie Hebdo – allez savoir pourquoi. » A. Brossat a lu dans la presse que l’accusation selon laquelle S. Paty aurait dit aux « musulmans » de sortir était fausse et calomnieuse, qu’à cela ne tienne : « N’est-ce pas, mal grimé en attitude libérale (sentez-vous libres de regarder ou ne pas regarder...), le geste même, évoqué plus haut, et qui consiste à tracer une ligne de démarcation entre vrais inclus dans le champ de l’esprit républicain (ses valeurs, ses rites, ses images, donc...) et celui des rétifs, des réfractaires, ceux qui résistent aux images républicaines et qui, à ce titre même, sont du bois dont on fait les suspects ? » Samuel Paty respecte ses élèves musulmans ? C’est une circonstance aggravante pour Alain Brossat.

La mise en scène fantasmatique de ce que l’extra-lucide Alain Brossat, l’homme qui se sait au-dessus du « troupeau », sait, quant au cours que Samuel Paty est censé selon lui avoir donné, est littéralement un deuxième assassinat, écrit de propos délibéré. Mais, ne nous y trompons pas : ce fantasme correspond parfaitement à ce que la plupart des supporters de ce texte, et ils sont nombreux, y compris parmi les dirigeants internationaux de son ancien courant politique, s’imaginent à propos de ce cours en classe de 4° de collège.

Étant « prof » - quelle insulte ! A. Brossat écrit « prof » comme d’autres écrivaient « bicot » et « youpin » -, je sais ce qu’il en est. Que l’Enseignement Moral et civique soit un ersatz mal taillé d’Instruction civique, plus à la sauce « citoyenniste » d’ailleurs, que « républicaine » comme se l’imagine le Brossat-qui-sait, nous sommes nombreux à en être au courant, tout en devant appliquer les programmes officiels. Loin d’être « formatés par les consignes tombées du ciel », nous essayons de faire en sorte de produire quelque chose d’intelligent à partir de ces consignes, avec ce qui nous reste de liberté pédagogique (on imagine aisément le rire olympien du Brossat-au-dessus-du-troupeau à lire ces lignes !). Et à l’évidence, c’est ce que S. Paty avait réussi à faire. Les témoignages de ses élèves, y compris musulmans, l’attestent.

De tout son enseignement la seule occasion où il montrait lesdites caricatures était ce cours – 5 minutes maximum sur une année. Culte républicain obligatoire, atteinte aux consciences, fulmine Brossat (en fait il n’écrit même pas cela : la notion de liberté de conscience lui est étrangère). Il n’était pas question d’admirer les dessins, mais d’expliquer que la liberté de les montrer et celle de les critiquer ne font qu’une.

Enjeu majeur : faire comprendre à tous les enfants qu’on peut coexister avec des désaccords. La laïcité, c’est ce cadre nécessaire au débat démocratique argumenté entre citoyens égaux. Si vous voulez m’égorger, vous sortez de ce cadre : l’interdiction de l’appel à l’égorgement ou de sa justification est une condition de la liberté. De même, si vous clamez que toute « opinion », la terre ronde ou la terre plate, est égale, vous détruisez les conditions du débat : la référence socialement définie à la vérité scientifique est elle aussi une condition de la liberté. Ce cadre est supérieur à toute opinion et à toute religion, et c’est ainsi et seulement ainsi qu’il y a respect de celles-ci. Tout cela, pour A. Brossat : morale du « troupeau ».

Celui-ci ergote longuement sur le contenu manifeste des deux dessins. C’est là, pour lui, le centre de son exposé. Donc, en prétendant nous montrer ce que la religion laïque et républicaine sacralise selon lui, quelles sont ses icônes, il nous exhibe en fait en quoi cette religion est pour lui satanique et démoniaque. Plus précisément : sodomite, car ainsi est anathématisé le premier dessin par Brossat. Quant au second, avec les mots « Tout est pardonné », il signifie aux musulmans qu’ils sont « une bande de cons ». Ce que ne comprend pas Brossat, c’est que la laïcité ne saurait être une doctrine d’État et que ces documents n’ont pas été montrés pour catéchiser les élèves, mais à titre d’illustration de la liberté de diffuser des représentations comme de la liberté de les critiquer, et aussi de refuser de les voir, en raison d’un fait historique massif et contemporain : les massacres commis sous leur prétexte. Nous sommes en 2020 : l’évocation de la sodomie est permise dans un document pédagogique délimité, expliqué et contextualisé.

A propos du contexte, A. Brossat ignore apparemment, à moins que ce soit délibéré, que l’auteure du premier dessin, le pire à ses yeux car « sodomite », la dessinatrice Coco, est la personne que les frères Kouachi, armés par l’indic fasciste Hermant, ont prise en otage pour entrer dans les locaux du journal, le 7 janvier 2015. Il est logique qu’il l’ignore, puisque, « Au commencement », il y avait Samuel Paty, « l’enseignant pyromane », Samuel Paty le véritable assassin, et rien d’autre, n’est-ce pas. Un massacre réel avait eu lieu, donnant matière à un cours sur la liberté d’expression ? Bon pour le « troupeau », le troupeau « républicain » !

De même, toujours à propos du contexte, A. Brossat ignore que le second dessin, « tout est pardonné », illustrait la couverture de Charlie hebdo après le massacre. Et A. Brossat n’a pas remarqué ce que l’on peut voir en renversant la page … à moins que l’obsession de la sodomie n’ait embrouillé sa vue !

Il n’empêche que M. Brossat est très conscient, à défaut d’autre chose, de sa propre valeur : il dit sa fierté de « disséquer, d’autopsier ces documents de barbarie » tel, tenez-vous bien, « la main experte de Foucault analysant les Ménines » … Il sera quand même arrivé à nous faire rire !

Conclusion (abrégeons ce pensum !) : le « tort subi », le « différent » - à savoir l’outrage à la religion – ne peut se régler ni par la morale, ni sur le plan judiciaire : pas moyen, donc, de faire la morale ou de trainer en justice un Samuel Paty. Il ne saurait faire l’objet que « d’une explosion de violence »

Et voilà : pendant que des mineurs sont arrêtés pour avoir dit des bêtises en classe, traitement disproportionné et contre-productif, un prétentieux éminent peut pérorer partout en légitimant l’assassinat et le massacre.

C’est ainsi que le texte d’Alain Brossat fait date : il plaide pour le massacre des Samuel Paty, des « profs », des républicains, des « laïcards », des islamophobes (271 assassinés à ce titre depuis 2012, choisis parmi les Juifs, parmi les dessinateurs, parmi les journalistes, parmi les profs, parmi les catholiques, et parmi les fêtards nocturnes musulmans compris).

La bagatelle pour un massacre d’Alain Brossat a bien sûr suscité des réactions : elle trace une ligne de partage. Des camarades en désaccord profond avec l’auteur de ces lignes comprennent que là, une ligne est franchie, et se démarquent de ça. D’autres sont dans le déni. Certains, avec Brossat, applaudissent : ceux-là sont sur le marchepied du fascisme.

Se sentant au pinacle, le vieux singe monte toujours plus haut dans l’arbre pour exhiber son c… Ainsi, A. Brossat, heureux d’avoir vu passer des réactions de dégoût, en a rajouté une louche et a pondu une seconde diatribe dans laquelle le mot « vomi » revient une centaine de fois. Je pense qu’il serait tout à fait, hélas, léger, de ne pas prendre au sérieux ces obsessions intestinales. La thématique du « vomi » et du « cloaque » occupe une place majeure dans les représentations que se font certains, non de l’extrême-droite, qui n’est plus leur souci et que ce vocabulaire n’a jamais inquiété d’autant qu’il est le sien, mais de ceux que Brossat désigne : les « profs » au sens large, après que l’un d’eux a été décapité.

Le texte de Brossat doit être rangé à part : cette bagatelle pour un massacre explicite une série de représentations implicites. Mais l’explicitation est une modification. Ainsi donc, il y aurait une « religion laïque » répressive, islamophobe, liberticide, fétichiste et sodomite ?

Laissons donc les tribunes des uns et des autres, puisque Brossat nous a donné le fin mot, et abordons maintenant la question : qu’en est-il réellement de la religiosité laïque, ou de la laïcité comme religion ? (A suivre)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.