Les chemins de l'antisémitisme.

L'article de Houria Bouteldja, L'anti-tatarisme des Palestiniens, fait du buzz ...

L'article de Houria Bouteldja, L'anti-tatarisme des Palestiniens, fait du buzz : dépublié par la rédaction de Mediapart, il a suscité des articles de défense inconditionnelle de l'opprimée-par-essence, l'un (Yvan Najiels) s'étonnant par ailleurs qu'il soit "autorisé" de la critiquer (dans ce fil), l'autre (Antoine Montpellier), ressentant le geste de Médiapart comme une trahison, partant en campagne à ce sujet. Comme, par ailleurs, ce texte a été diffusé ça et là, notamment par l'UJFP (ainsi que sur le blog d'Alain Brossat), et condamné par Valeurs actuelles (journal qui avait publié des insinuations antisémites contre l'historien B. Stora ...), la cause semble entendue à un certain nombre de militants : Médiapart aurait cédé à l'idéologie dominante, voire, pire, aux pressions de lobbies tapis dans l'ombre tel le fameux "Printemps républicain", et les islamophobes-républicains-"laïcards"-oppresseurs-sionistes seraient déchainés contre la sainte, pardon, la "sorcière" (se présenter comme sorcière présente évidemment l'avantage que tous vos critiques deviennent des évêques Cauchon en puissance !).

Et d'affirmer qu'il faut "lire" H. Bouteldja et qu'alors, il est évident qu'il n'y a rien d'antisémite dans ses propos et que toute critique à cet égard ne peut qu'être malhonnête et diffamatoire, inspirée par "le sionisme".

Il ne faut certes pas s'en tenir à une pure réaction d'indignation : il faut lire Bouteldja. C'est ce que je tente de faire rapidement ici, avec son petit billet sur l' "anti-tatarisme". J'en prendrai les arguments non dans l'ordre où ils sont présentés dans l'article, mais plutôt selon celui de leur impact psychologique.

Ce que les lecteurs en retiennent (les pour comme les contre), c'est en effet l'occasion saisie pour l'écrire, à savoir la déferlante de tweets antisémites suscitée par le fait qu'April Benayoum, "Miss Provence", dans une interview avait mentionné ses origines israéliennes (et aussi italiennes, mais ceci n'a pas fait le buzz). Sciemment ou par réflexe acquis, H. Bouteldja est d'une habileté remarquable, car elle se présente comme prenant sa défense : "Miss Provence n'est pas responsable de l'identité de son père". Ouf ! Mais pourtant : "elle porte un fardeau dont elle n'est pas responsable". Il faudrait savoir : soit on n'est pas responsable de l'identité de "son père", et il n'y a pas de fardeau, soit on hérite d'une identité. C'est bien le cas : "Car on ne peut pas être Israélien innocemment." (souligné par l'auteure). Donc, H. Bouteldja réussit à faire passer un contenu qu'elle avait explicitement contredit : April Benayoum est bel et bien responsable, selon elle, de l'identité de son père ! Elle porte une culpabilité - la culpabilité est le contraire de l"innocence", qualité qui est impossible pour les "Israéliens" -, et cette culpabilité est juive, car s'il existe des citoyens israéliens arabes ou druzes, ce ne sont évidemment pas eux dont il est question ici ...

De même, H. Bouteldja distingue deux sortes de tweets. Les antisémites explicites qui seraient condamnables ("Tonton Hitler, t'as oublié d'exterminer Miss Provence"), et ceux qui "ne sont qu'anti-israéliens", et donc, pas condamnables mais bien compréhensibles. Il y aurait donc une claire distinction chez elle entre ce qui est antisémite et ce qui est anti-israélien, et seuls des malintentionnés pourraient y voire malice. Vraiment ? Mais Miss Provence ne peut pas être innocente, si elle ne peut pas l'être c'est en raison de ses origines, et cela parce que ces origines sont juives, à tout le moins juives-israéliennes. Donc, tous comptes faits, les tweets de la première catégorie, les "indiscutablement  antisémites", sont-ils entièrement condamnables ? Eux aussi sont '"anti-israéliens", après tout ...

Et cet "anti-israélisme" "se confond parfois avec ce que l’on pourrait appeler un anti juifisme, lui existe bel et bien. Il exprime la haine ou le ressentiment du colonisé envers son colonisateur." Nous sommes ici au cœur de l'opération performative réalisée dans cet article par H. Bouteldja. Voici un nouveau néologisme. Mieux qu' "antisionisme", mieux qu' "anti-israélisme", explicitement raciste - elle le dit, en se couvrant de Maxime Rodinson et d'Albert Memmi et même de la Résistance "anti-boche" : un "racisme édenté"- : "anti-juifiste".

On peut donc être anti-juifiste, c'est bien compréhensible. C'est du racisme, mais pas de l'antisémitisme à proprement parler, c'est le sentiment de l'opprimé victime du colonialisme. Les thuriféraires approuvent : "Les Algériens détestant les Français ou les Français détestant l'occupant allemand, c'est légitime." (Yvan Najiels). Quant à Antoine Montpellier, il cite avec componction ce passage de H. Bouteldja : "chez les moins politisés [des « indigènes » hexagonaux dont HB fait partie], un anti juifisme confus, à mi-chemin entre l’antisémitisme gaulois (fruit de leur grande intégration) et l’anti israélisme (fruit de leur spontanéité anticoloniale)". A. Montpellier vient donc de saluer l' "anti-juifisme", expression des sentiments des opprimés, en l'attribuant au passage à H. Bouteldja elle-même ...

Celle-ci traite des "indigènes hexagonaux", pour parler comme A. Montpellier, et est censée parler en leur nom, n'est-ce pas. Est donc attribué là, d'office, aux prolétaires vivant en France et ayant des origines maghrébines proches ou lointaines et musulmans ou non, victimes du racisme (car c'est d'eux dont il est question sous ces appellations), un "anti-juifisme confus". Celui-ci serait, nous explique Bouteldja, le fruit d'une combinaison entre leur "spontanéité anticoloniale" et leur "antisémitisme gaulois", le premier étant connoté positivement puisque c'est une réaction contre une oppression, le second étant une conséquence regrettable de leur intégration. Implicitement, il n'existerait donc strictement rien qui s'apparente à un antisémitisme d'origine musulmane, islamiste, ou "décoloniale".

Par contre, mesurons le degré de condescendance paternaliste envers nos "indigènes", comme dit A. Montpellier : ces pauvres bougres, c'est bien normal qu'ils en veuillent aux Juifs ... vu que ceux-ci les oppriment !

Ils les oppriment ? Où ça ? Mais en Palestine, voyons ! Pourtant, on parle bien ici d' "indigènes", pour continuer à employer les termes d'A. Montpellier, "hexagonaux" ?

Ainsi donc, des "indigènes hexagonaux" (c'est-à-dire des gens d'origine maghrébine vivant et travaillant en France), sont bien fondés, de manière certes un peu "édentée", n'est-ce pas, à éprouver des sentiments racistes à l'encontre des "Juifs" (et là, c'est textuel, puisque Bouteldja a réussi à faire employer et approuver par les A. Montpellier le mot "anti-juifisme" !) ? Hé bien oui !

Il y aurait donc une colonisation juive dans les banlieues des villes françaises ? !

Bien entendu, arrivés à ce stade, nos amis les A. Montpellier nous expliquerons avec indignation et condescendance que nous n'avons rien compris et que nous n'avons, une fois de plus, en raison de la malveillance innée chez les laïco-républicains, pas su "lire" Bouteldja, puisque elle, elle nous explique à qui est la faute de ce quasi-antisémitisme bien légitime et bien compréhensible.

Lisons : "... le colonisateur de la Palestine s'identifie comme juif. Ce faisant, même s’il accapare indument le signifiant « juif » et qu’il le rend consubstantiel du projet sioniste, il reste le premier responsable de cette prise d’otage réalisée au profit d’Israël et au détriment du judaïsme (et ou) de la judéité." Il y a là du signifiant et du signifié, de quoi réjouir A. Montpellier qui va pouvoir expliquer les choses aux aliénés qui ne comprennent pas !

Les Palestiniens, à tout le moins beaucoup de Palestiniens, en veulent aux Juifs. Cela, on avait compris, on le savait déjà et ça s'explique, pas besoin des "signifiants" et autres "consubstantiels" pour le comprendre. Mais là, H. Bouteldja est censée nous expliquer en réalité autre chose : pourquoi tout "indigène hexagonal" (comme dit A. Montpellier) - et non pas seulement tout Palestinien, ce qui serait déjà discutable - ne peut, lui aussi, qu'en vouloir légitimement aux Juifs, ce qui n'est pas la même chose. Et bien (outre sa contamination "gauloise" consécutive à son intégration républicaine ...), notre prolétaire d'origine maghrébine en France est forcément "anti-juifiste", et s'il l'est, c'est la faute aux sionistes !

Du grand art, vraiment : tout en nous rappelant que le "signifiant" sioniste n'est pas équivalent au "signifiant" juif, et que l' "antisionisme assumé" combat, lui, les amalgames, H. Bouteldja nous explique que si les soi-disant "indigènes" vivant en France doivent nécessairement en vouloir aux Juifs, c'est bien de la faute aux Juifs, pardon, aux "sionistes" (quelque peu aidés par les "gaulois") !

Et notre A. Montpellier de reprendre à son compte ces linéaments antisémites en s'imaginant faire là de la signifiante sociologie anticolonialiste !

Cela dit, des militants influencés par les biais dominants favorables à l'idéologie prétendument "décoloniale" peuvent, sans aucune des tortuosités que nous trouvons par exemple dans l'article d'A. Montpellier, penser tout simplement que les opprimés victimes du colonialisme et de ses diverses formes éprouvent très normalement, et inévitablement, des sentiments hostiles envers tout le groupe national dont font partie leurs oppresseurs, et que l' "anti-juifisme" légitimé comme tel par H. Bouteldja ne correspond qu'à cela. C'est inexact, et il importe de le démontrer - chose assez facile.

Premièrement si même il était vrai que toute victime du colonialisme devient un "raciste édenté" envers ses oppresseurs et leur descendance, cela ne justifierait pas de soutenir et de légitimer ce phénomène, qui dessert la lutte anticoloniale.

Deuxièmement, c'est en réalité loin d'être le cas : tous les Palestiniens, en particulier, sont loin d'être "anti-juifistes", cela d'ailleurs dans l'intérêt même de leurs revendications nationales et démocratiques.

Troisièmement, la comparaison avec la lutte contre l'apartheid ("anti-israéliens (comme ils auraient été anti-Afrikaners à l’époque de l’Apartheid") est biaisée : si la lutte contre l'Apartheid a vaincu l'Apartheid, c'est précisément parce qu'elle n'a pas été une lutte "anti-Afrikaners" et a visé une institution coloniale anti-démocratique et non un groupe national en tant que tel.

Quatrièmement, insistons-y : la défense de l' "anti-juifisme" par Bouteldja ne concerne pas, en fait, les Palestiniens, mais tous les soi-disant "indigènes" et signifie que tous ceux-là, de manière mondiale, universelle, sont fondés à être "anti-juifistes".

Alors, s'il est vrai que le colonialisme et le racisme des dominants (lesquels ne sont d'ailleurs pas nécessairement "occidentaux" : bien des Ouïghours doivent éprouver un terrible "racisme édenté" envers les Hans ...) nourrissent un "racisme édenté", le fait 1) de légitimer celui-ci, 2) d'en faire non pas une revendication anticoloniale, mais une haine identitaire contre des groupes humains entiers, et 3) s'agissant des Juifs, de faire comme si la question nationale palestinienne pouvait justifier la chose de manière planétaire et universelle, montre que nous n'avons pas affaire là aux sentiments malheureux de ces pauvres bougres d' "indigènes hexagonaux" tels que les perçoit A. Montpellier, mais à tout autre chose ...

Nous venons de traiter du noyau dur fondamental de l'article de H. Bouteldja, qui justifie suffisamment, et qui justifie à lui seul, que j'y revienne ici. C'est en effet franchir une étape dans l'explicitation que d'introduire un néologisme intermédiaire entre "antisionisme" et "antisémitisme", qu'immédiatement notre A. Montpellier s'en vient légitimer à titre de cri de la créature opprimée, ben voyons.

Et c'est là la fonction performative de cet article : faire en sorte que la cohorte des militants, nullement antisémites par eux-mêmes, pour qui ce qui est "décolonial "est par essence légitime et sain, à l'encontre de ce qui est "laïcard" qui est par essence illégitime et malsain, fasse un pas supplémentaire en entonnant la chanson de l' "anti-juifisme bien compréhensible des masses opprimées". Et ça marche : l'UJFP, en claironnant "nous sommes Juifs et nous comprenons l'anti-juifisme", pousse la chansonnette. Soral, dont les propos racistes contre H. Bouteldja sont cités en note, peut se frotter les mains.

Ce sur quoi joue Bouteldja est l'essentialisme, c'est-à-dire la conception selon laquelle telle ou telle position politique, et tel ou tel groupe socio-politique, est par essence porteur d'aspirations positives à l'émancipation, ou par essence porteur, tout au contraire, des liens de l'oppression. L'essentialisme est une forme de fétichisme. Chez Marx est analysé le fétichisme inhérent aux rapports capitalistes-marchands, qui est leur mode de fonctionnement nécessaire. L'essentialisme consiste à considérer que tels individus, tel groupe, porte une essence, alors que les rapports sociaux réels ne sont pas figés dans des personnes, mais fluides (chez Marx l'individualité des capitalistes n'intervient pas : ils ne sont que les "faisant fonction du capital", ce que les prolétaires sont aussi d'une autre manière).

Une génération de militants - pas tous - lorsque le bloc soviétique, auquel ils attribuaient une essence positive envers et contre tout, s'est effondré, a cru que le mouvement ouvrier s'était effondré aussi, et a transféré cette représentation fétichiste d'une essence innée anti-oppressive à ceux qu'ils appelleront, dans une phase plus approfondie de ce phénomène idéologique, les "racisés", ou plus exactement ils l'ont transférée aux portes-paroles auto-proclamés de ces derniers : l'intelligentsia "décoloniale". D'où ce spectacle pathétique et grotesque de vieux militants souvent issus de la LCR d'antan (mais pas tous !), et souvent d'origine juive, béats d'admiration devant "Houria-la-sorcière" (ce qui doit, je pense, beaucoup l'amuser) et prompts à souffleter quiconque mal y pense.

Personnellement, je suis surtout préoccupé d'une partie de la jeune génération que ces anciens, dans le vide de formation et de réflexion des années 1991-2008, ont formatée, et qui est entravée par les représentations fétichistes portées par l'idéologie décoloniale-intersectionnelle, les conduisant à ne pas voir le racisme ni l'antisémitisme là où ils sont, ou à ne pas les voir du tout.

L'essentialisation décoloniale a opéré un déplacement dans la représentation de "l'ennemi" : il fut un temps où nous manifestions aux cris de "Et F comme Fasciste, et N comme Nazi, à bas, à bas - le Front national !" A t-on remarqué à quel point la thématique du FN et du RN a décliné dans les diatribes de ces couches militantes là ?

Elle est, de plus en plus, remplacée par "les républicains" voire "les laïcards" ; dans les représentations usitées chez ces camarades, ce sont maintenant de supposés lobbies liés à l'appareil d’État, tels que le "Printemps républicain" (groupe politique lié à Manuel Valls, dont la place réelle dans l'échiquier politique est assez secondaire) qui incarnent la figure de l'ennemi essentialisé, du Mal au centre de l'édifice. Nous sommes d'ores et déjà là très près d'une vieille figure idéologique : celle du "complot maçonnique". Faut-il expliciter ce que dessine l'incorporation du thème de l' "anti-juifisme" comme prétendu cri de la créature opprimée, à une telle représentation idéologique ?

L'essentiel est dit, mais il me reste à traiter des autres arguments de l'article de H. Bouteldja.

L'argument de l' "amour révolutionnaire". Si Miss Provence "faisait le choix de la lutte anticoloniale, elle peut être certaine que le mouvement décolonial lui ouvrirait grand les bras." A vrai dire, H. Bouteldja quelques lignes plus haut, nous donne elle-même un message permettant d'évaluer cette rhétorique à sa juste valeur : "l’antisémitisme tout comme le colonialisme ne se combattent pas avec une posture de curé mais avec de la politique." Fort bien dit ...

L'argument dit  "du Bund ": l'antisionisme proviendrait du Bund, ce mouvement national et ouvrier juif qui combattait pour des droits nationaux non territoriaux. S'il fut un temps où il était juste et nécessaire de jouer les Cassandre à propos du projet sioniste et des répercussions qu'il risquait d'avoir, il existe aujourd'hui un peuple judéo-israélien sur le Levant méditerranéen, et c'est plutôt le projet antisioniste qui doit être dénoncé pour ses dangers, tout en défendant, ce qui n'est nullement contradictoire, les revendications nationales palestiniennes. Je ne développe pas ici ce point (je l'ai fait par ailleurs).

L'argument du "deux poids deux mesures" : Rokhaya Diallo victime d'injures racistes sur Sud radio n'aurait pas été défendue par l’État autant que l'a été Miss Provence. Cela n'a rien d'évident, car, comme H. Bouteldja l'écrit elle-même, le CSA a été saisi dans cette dernière affaire, et, en outre, il y avait dans le cas de Miss Provence des appels exterminationistes au meurtre (mais reconnaître ce dernier fait serait reconnaître la spécificité de l'antisémitisme par rapport au racisme, l'un et l'autre devant être combattus). Quoi qu'il en soit il est possible qu'en effet, les officiels, et notamment M. Darmanin, aient été plus diserts sur ce dont a été victime April Benayoum. Mais ce ne sont pas les théories d'H. Bouteldja qui aideront à combattre les éventuelles utilisations de cette dernière affaire dans un sens raciste. Là où elle est assez douée, c'est pour dénoncer le "deux poids deux mesures" en le pratiquant elle-même à fond : l’État serait philosémite et c'est lui qui organiserait "la guerre" en livrant "les juifs à la vindicte indigène", cette vindicte qu'elle a elle-même justifiée, nourrie et re-justifiée dans la même publication ...

L'argument de "l'Occident qui n'est pas antifasciste". C'est la chute finale de son article : à l'ONU "l'Occident" aurait refusé de voter une résolution condamnant le nazisme, rendez-vous compte ! Ils ont tombé les masques ! lls ont dévoilé leur "bonne conscience blanche" !

Le lecteur qui a plus ou moins adhéré ou mécompris tout ce qui précède, tout en ignorant de quoi il retourne, sera sans doute édifié ... Mais de quoi s'agit-il ?

Il s'agit d'un texte soumis, en novembre dernier, à la commission "chargée des questions sociales, humanitaires et culturelles" de l'ONU, par un groupe de pays comportant notamment les deux promoteurs de ce texte : la Russie et la Biélorussie. En pleine répression de Loukatchenko contre les ouvriers, les manifestants et les femmes bélarusses, c'est une résolution dont H. Bouteldja aurait pu nous pondre un bel éclat de rire : de toute évidence de belles phrases, d'un bout à l'autre, d'une parfaite hypocrisie. D'ailleurs, un texte soumis par des "blancs" !

Elle choisit de n'en rien faire, et de nous faire croire qu'un sacro-saint affrontement se serait déroulé, à propos du "nazisme", excusez du peu, entre "l'Occident" et les autres. Comme s'il n'y avait pas pléthore, et depuis l'existence de cette institution, de résolution de l'ONU visant le nazisme.

Ce que celle-ci avait de particulier réside uniquement, d'abord dans ses promoteurs - derrière Poutine et Loukatchenko, notamment la Chine, la Corée du Nord et le régime syrien de Bachar el Assad, structuré par les anciens nazis et plus grand massacreur de Palestiniens, avec la Jordanie et loin devant Israël ...- ensuite dans quelques passages visant les "néo-nazis" qui s'en prendraient aux "héros" de la lutte antifasciste.

On peut aussi noter que dans le texte de cette résolution, le mot "antisémitisme" n'apparaît que deux fois, toujours dans des énumérations comportant aussi l'islamophobie, la christianophobie, l'afrophobie, et autres phobies, et jamais en corrélation avec le nazisme, les SS, les Waffen SS et les SA !

Au cours de la même session de cette commission de l'ONU, les mêmes pays qui défendaient cette résolution ont combattu le fait que des résolutions de l'ONU puissent condamner tel ou tel État, ce qui porterait atteinte à la souveraineté étatique, fondement du droit international selon eux : la "République arabe syrienne" et la Corée du Nord ont ainsi défendu cette position, qu'Israël pourrait aussi invoquer par ailleurs concernant les droits des réfugiés, les territoires occupés et leur colonisation ...

Très clairement cette résolution n'était rien d'autre qu'une passe d'arme entre puissances rivales, et son contenu suffisamment flou pour permettre à la Russie de l'utiliser contre l'Ukraine et les pays baltes, d'où le vote contre des États-Unis et de l'Ukraine (deux pays dont les amendements avaient été refusés par les États proposant la résolution), et l'abstention des principaux États européens.

La petite campagne menée sur le Web contre "l'Occident" qui ne voudrait plus "condamner le nazisme" est reprise par des sites staliniens, poutiniens ou rouge-bruns. Les termes de Bouteldja sont exactement les mêmes et elle précise d'ailleurs que c'est "avec le conflit Russie-Ukraine en toile de fond" que "l'Occident" et les "blancs" (Poutine ne serait donc pas blanc ?) font ainsi la démonstration de '"où se situe géopolitiquement le danger fasciste". Il s'agit là, très clairement, d'un alignement total sur les thématiques impérialistes du régime de Poutine.

Ceci est suffisamment significatif pour être relevé, d'autant que cet aspect du texte de Bouteldja n'a guère été remarqué. Au plan "géopolitique", le camp "décolonial" se range aux côtés de régimes envers lesquels les musulmans de Syrie, de Tchétchénie et du Xinjiang savent, eux, à quoi se tenir.

Ceci me conduit, pour finir, à revenir sur les petites "divagations" censées être très amusantes et très pédagogiques, par lesquelles a commencé cet article et qui en font le titre : l' "anti-tatarisme". Le jeu consiste à se dire "et si les sionistes n'avaient pas été juifs mais tatars; hé bien les Palestiniens, mais aussi tous les "indigènes" du monde entier, seraient "anti-tataristes". Donc vous voyez bien que l'antisémitisme n'a rien à y voir !

Franchement, pourquoi les Tatars ?

Pour s'amuser à sa démonstration douteuse, Bouteldja disposait d'un groupe opprimé en Europe de longue date, de manière déterritorialisée, beaucoup plus connu par ses lecteurs francophones, et n'ayant pas plus de rapports avec la Palestine que les Tatars (et à la différence des Juifs, mais passons) : les Rroms. Elle n'y a pas pensé, elle est allée chercher les Tatars.

Or, les Tatars ont une position particulière dans l'idéologie de l'extrême-droite eurasiste qui défend les "peuples telluriques" slaves et turcs, et l'alliance de l'Orthodoxie et du Croissant vert sous l'égide de la sainte Russie (ou de la grande URSS, pour eux c'est kif-kif) contre les "peuples marins et marchands", c'est-à-dire anglo-saxons avec les Juifs en embuscade qui tirent leurs ficelles. Dans cette idéologie, les Tatars sont souvent des enquiquineurs, car leur côté nomade est trop marchand et donc trop financier (suivez les regards ...), et sans doute parce que le nationalisme des peuples "musulmans" de la Volga et d'Asie centrale leur doit beaucoup (Staline a réprimé le "sultan-galiévisme" dès 1923). Les Tatars de Crimée en particulier, sont alliés aux Ukrainiens et trahissent donc la cause eurasiste comme les Ukrainiens sont censés trahir la cause panslave. Ces aberrations idéologiques sont pleinement d'actualité puisque l'expulsion progressive des Tatars de Crimée a repris depuis l'annexion unilatérale de la Crimée par la Russie en 2014.

Mais il y a plus : dans certains écrits "eurasiens", les Tatars, de la Volga et de Crimée, sont présentés comme tenant beaucoup trop de leurs ancêtres, supposés avoir été les Khazars ... qui auraient été convertis au judaïsme !

Hé oui : inconsciemment, semi-consciemment ou très sciemment, je ne sais, H. Bouteldja est allé chercher pour sa parabole le groupe ethno-national envers lequel les délires racialistes liés à la reproduction des rapports de domination existants, présentent, avec les Arméniens, le plus de points communs par rapport à l'antisémitisme ...

En gros comme dans les détails, c'est bien l'antisémitisme qui vertèbre de bout en bout ce petit texte que les légions pathétiques de l'UJFP et de certains vieux "liguards" (mais pas tous !) s'estiment tenus de défendre fut-ce au prix des plus grands sacrifices ...

VP, le 29/12/20.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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