Collapsologie: se faire le bras non diplomatique du GIEC

Si les collapsologues ont le vent en poupe dans les médias, ils essuient les critiques, voire le mépris, des milieux intellectuels autorisés. Pour preuve, un article récent du Monde, intitulé Les collapsologues en font-ils trop? Une réponse s’imposait, pour rappeler qu’au-delà des divergences, une certitude est partagée, devant servir de base à une stratégie commune.

M'inscrivant dans la mouvance collapsologue, j’ai été passablement agacé par la longue enquête de Catherine Vincent, parue dernièrement dans les colonnes du Monde : Les collapsologues en font-ils trop ? Si tout était loin d’être négatif, l’ensemble fleurait bon la tentative de décrédibilisation du mouvement, face à des experts en sciences humaines et sociales appelés à la barre, convoqués pour prendre de la hauteur - ou plutôt pour prendre leur(s) sujet(s) de haut. Commençons par la fin, la plus exaspérante, laissée aux propos très critiques, voire méprisants, du philosophe Pierre Charbonnier : celui-ci s’emporte contre les collapsologues, leur reprochant d’être grosso modo des petits blancs privilégiés, qui se préparent leur plan B dans des communautés néorurales auto-suffisantes, et laissent aux autres une sagesse new age pour affronter stoïquement l’effondrement qui vient. « Que disent-ils aux millions de personnes prises au piège de l’extension urbaine, à celles qui ne peuvent accéder au luxe que constitue trop souvent un mode de vie écologique ? Que disent-ils, surtout, à ceux et celles qui, par exemple, ont été frappés par le cyclone Idai au Mozambique au printemps dernier ? Peuvent-ils se contenter de leur dire que faire face à une catastrophe est une affaire de « cheminement intérieur » ? Vous l’aurez compris : est visé en première ligne le dernier ouvrage de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible (Seuil, 2018).

Et vous M. Charbonnier que proposez-vous au juste ?

Si Charbonnier soulève une vraie question, la manière dont il le fait frise la malhonnêteté intellectuelle. L’argument est inepte : reprocherait-on à un médecin de campagne de soigner exclusivement les patients de sa localité, sous prétexte que des millions de malheureux meurent du choléra à l’autre bout de la planète ?

On peut également lui répondre par les textes, notamment la tribune publiée cet été par Yves Cochet, Pablo Servigne et Agnès Sinaï dans les mêmes pages du Monde. On pouvait y lire : « De nombreuses populations subissent déjà les conséquences des catastrophes globales, des dérèglements éco-systémiques et des pollutions diverses. Les classes sociales et les pays pauvres (et on ne parle même pas des organismes non-humains) subissent déjà des traumatismes qui commencent à être connus (stress, dépression, démence, suicides, maladies, etc.) et qui annoncent tout simplement notre avenir psychique à nous, les privilégiés. » Bref, les auteurs ont pleinement conscience de la dimension non purement occidental du problème. Personne n’a attendu les lumières de M. Charbonnier pour savoir que les « crises écologiques ne font qu’accroitre la rareté, la compétition, les inégalités. »

Et surtout l’envie me prend de lui demander : « Et vous M. Charbonnier que proposez-vous au juste ? Que proposez-vous, hormis les éternelles incantations, l’appel à « plus » de réflexion dans l’habituel verbiage universitaire ? Je cite : « Aux bouleversements climatiques doit donc répondre une réflexion sur les instruments de protection contre ces phénomènes, sur nos moyens de faire aboutir de nouvelles demandes de justice dans une conflictualité sociale. »

De même, on sent poindre chez Jean-Pierre Dupuy, autre figure intellectuelle invoquée, une certaine aigreur. Lui qui est à l’origine du concept de « catastrophisme éclairé », se sentirait-il dépossédé de son « bébé » ? Ne jalouserait-il pas légèrement le succès médiatique de ses enfants turbulents, les collapsologues ?

« Extrémistes » comme modérés s’accordent sur un point essentiel

Car c’est une autre flèche assez perfide lancée plus haut dans l’article, à travers des formules telles que « la collapsologie fait vendre », elle a « touché une corde sensible. Et commercialement rentable » : Servigne&Co exploiteraient un filon éditorial, un marché juteux, jouant sur les peurs millénaristes pour s’enrichir sur le dos du désastre prophétisé.

La journaliste, au-delà des motivations supposées bassement mercantiles des collapsos, leur reconnaît néanmoins une intention louable, et des «arguments» : «grossir le trait pour convaincre, faire peur pour faire réagir, prophétiser le pire, pour, peut-être, l’éviter.»

Or il y a là un profond malentendu, une incompréhension, que nous tiendrons pour sincère : les collapsologues n’exagèrent rien, ou alors il faut considérer que tous les rapports scientifiques, ceux du GIEC en tête, exagèrent, caricaturent pour effrayer les chaumières. Les collapsologues tirent tout simplement les conclusions des rapports qui se suivent et se ressemblent : si l’on continue ainsi à exploiter, polluer, détruire l’environnement, oui, l’existence de milliards d’individus sera menacée, sans que cela ne fasse le moindre doute. Certes, on peut débattre de la pertinence du concept d’effondrement, avec les deux camps en présence : d’un côté les tenants, comme Yves Cochet, d’un effondrement systémique, brutal et inévitable dans les dix-vingt prochaines années. De l’autre, les plus modérés, comme le climatologue Jean Jouzel du GIEC, qui voient plutôt un dégradé d’effondrements, aux intensités variables dans le temps et les espaces divers des territoires. Mais cette guéguerre entre les deux camps est secondaire et délétère, car au fond « extrémistes » comme modérés s’accordent sur un point essentiel : si nous poursuivons ainsi, nous dépasserons la barre des 2 degrés de réchauffement, et franchirons des points de bascule aux conséquences incalculables, compromettant la vie humaine sur terre. Où se situe la grande différence entre les deux positions ? Le camp Cochet estime la catastrophe inévitable, tandis que le GIEC pense qu’il n’est pas trop tard, si nous changeons radicalement de modèle, dès maintenant et à l’échelle mondiale, tous ensemble, individus et États réunis. Pour le camp Cochet ce changement radical n’arrivera pas, d’où l’inéluctabilité de l’effondrement, quelles qu’en soient ses formes et ses degrés.

Le débat sur l’effondrement en vient à masquer, à esquiver le seul qui compte

Revenons, au-delà des formules génériques, à ce qu’impliquerait de changer de modèle, pour réduire de moitié nos émissions en 10 ans, comme le préconise le GIEC. Cela exigerait de décroître ; c’est la seule solution crédible, comme démontré ici et ailleurs. Or, pour cause de dilemme du prisonnier, la situation est cruellement simple : la décroissance passera par tous les États ou par aucun. Ce ne sera donc aucun : pas un État ne se lancera seul dans la décroissance, en promettant une vie meilleure à ces citoyens en échange d’une baisse de leur pouvoir d’achat.

Voilà pourquoi le concept d’effondrement, aussi efficace qu’il soit pour sensibiliser le grand public aux impasses d’un modèle reposant sur une croissance infinie dans un monde aux ressources finies, touche peut-être à ses limites. Il prête trop le flanc, comme le montre cet article du Monde, qui lui oppose le sérieux des « vrais » experts scientifiques, des intellectuels académiques. Le débat sur l’effondrement en vient à masquer, à esquiver le seul qui compte : comment réduire de moitié nos émissions en dix ans ?

La base consensuelle du GIEC, aussi minimale soit-elle, est suffisante pour donner raison aux collapsologues

Pour dépasser le cercle de leurs partisans convaincus, pour gagner en crédibilité, les collapsologues auraient ainsi tout intérêt à revenir, sinon s’en tenir, à ce qui fait consensus scientifique. Autrement dit, les rapports du GIEC. Certes, le GIEC a une position conservatrice, il minimise les dégradations et dérèglements en cours, comme relevé par d’autres publications scientifiques dont Le Monde s’est par ailleurs fait l’écho. Certes, le GIEC, en se focalisant sur la question climatique, ignore le problème énergétique, le fait que 80% de l’économie mondiale carbure encore aux énergies fossiles, que le pic des réserves conventionnelles de pétrole a été franchi, et que la raréfaction inéluctable de l’or noir est un facteur premier d’effondrement : quand le réservoir est vide, la voiture s’arrête. Mais qu’importe, la base consensuelle du GIEC, aussi minimale soit-elle, est suffisante pour donner raison aux collapsologues : nous avons 10 ans pour éviter d’avoir une planète invivable dans la deuxième moitié du siècle, si ce n’est avant. Alors recentrons-nous sur ce combat, faisons-nous le bras offensif et non diplomatique du GIEC, devenons un puissant groupe de pression, imposons sans relâche à nos responsables politiques, mais aussi aux grands acteurs économiques et à la société civile, cette simple et écrasante question : pour nous sauver, comment diviser par deux les émissions en 10 ans ? Elle ne souffre d’aucune échappatoire.

Une série de questions-qui-tuent, qui acculent, empêchent toute dérobade

Tant que cet objectif général ne dominera, ne guidera pas le débat public, nous ne sortirons pas des discours nébuleux, des propositions dispersées par secteurs, à mille lieues de l'enjeu : quelques mesures/millions par ci pour les mobilités douces, quelques annonces par là pour la rénovation énergétique des bâtiments, etc. sans aucune évaluation possible des progrès accomplis en direction du grand but. Bref, pour mesurer l'efficacité des réponses apportées, il faut imposer ce cap, ce sommet à atteindre, par une série de questions-qui-tuent, qui acculent, empêchent toute dérobade, poisson noyé et autre « botté en touche » habituel. Cela vous paraît abstrait ? Alors imaginons l'interview-type suivante :

Le/la journaliste : " Reconnaissez-vous la validité des travaux du GIEC ?
Le/la responsable politique : - Oui, bien évidemment ! (C'est notre chance. Nous ne sommes pas aux États-Unis, avec un climato-sceptique à la tête du pays. L'ensemble de notre classe politique accepte les conclusions du GIEC.)
Le/la journaliste : - Bien. Donc vous êtes d'accord quand le GIEC nous dit que nous devons maintenir le réchauffement sous les +2°C si nous voulons éviter des conséquences dramatiques pour la planète et pour nous-mêmes ?"
Le/la responsable politique, embarrassé(e), flairant la question-piège : - Euh oui, tout à fait. Nous l'avons même reconnu dans les engagements de l'accord de Paris.
Le/la journaliste : - Êtes-vous aussi d'accord avec le GIEC lorsqu'il affirme que pour limiter le réchauffement à +1,5°C, il nous faut diviser par deux nos émissions de CO2 d'ici 2030, et commencer dès maintenant ?
Le/la responsable politique, sentant le piège se refermer : - Si le GIEC le dit, cela doit être vrai, nous acceptons les conclusions du GIEC, je vous l'ai déjà dit. 
Le/la Journaliste : - Alors je vous pose la question suivante : "Quel est votre plan pour réduire les émissions de CO2 de moitié en 10 ans, puisque vous venez de reconnaitre que c'est le seul moyen d'éviter des désastres humains et écologiques incalculables ?"
Le/la responsable politique, sans aucun plan dans sa manche, ni nulle part d'ailleurs : - Eh bien nous y travaillons, mais cela doit être l'affaire de tous, et nous allons engager une vaste réflexion avec la société civile, les ONG et tous ceux prêts à nous aider pour répondre à ce défi colossal, sans précédent dans l'histoire de l'humanité blablablabla...
Le/la Journaliste, pugnace : - Très bien. Donc à ce jour, nous sommes bien d'accord, vous n'avez aucun plan pour atteindre cet objectif de réduction de 50% des émissions en 10 ans. Nous vous reposerons donc la question lors de notre prochaine rencontre. Je vous remercie."

Pournoussauver#10anspourdiviserpar2lesémissions#Quelplan?

Bien évidemment tout cela suppose un monde médiatique idéal, où les journalistes poseraient les questions qui fâchent, puis les reposeraient encore et encore, jusqu'à obtenir des réponses valables. Soit. Alors nous pourrions aussi TOUS nous mettre à tweeter ou commenter sur facebook :
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