À propos du brulôt de Jonathan Franzen: «Et si nous arrêtions de faire semblant ?»

L’auteur des Corrections s'illustre par une longue tribune dans le New Yorker. Sa prise de position sur "l’apocalypse climatique" lui vaut les foudres de la communauté scientifique et de la gauche progressiste. Une polémique qui masque l’essentiel, une vérité pas-bonne-à-dire : entre vouloir éviter l'inévitable catastrophe et s'y préparer, il faudrait choisir.

Jonathan Franzen a l’audace d’écrire ce que la plupart des experts du climat pensent tout bas, sans oser ni pouvoir le dire : la catastrophe climatique est inévitable, et nous perdons un temps et de l'argent précieux à faire semblant de lutter contre, de croire et laisser croire qu’on puisse l’empêcher.

L’auteur rappelle une réalité incontestable. Le lien entre émissions humaines de CO2 et réchauffement climatique est admis depuis longtemps. L’objectif de réduction desdites émissions a été fixé il y a 30 ans. Or en 30 ans nous n’avons pas progressé d’un iota dans cette direction. Pire, les émissions augmentent chaque année. Passé et présent pèsent sur l’avenir, la durée de séjour du CO2 dans l’atmosphère étant d’environ un siècle. Cela nous assure d’ores et déjà un réchauffement de + 1,5 degré, quelles que soient nos émissions futures. Le plafond a été ainsi relevé : rester en dessous des 2 degrés. Au-delà, les scientifiques du GIEC estiment que le climat s’emballera de manière irréversible et incontrôlable, dans une spirale destructrice pour la biosphère.

Jusque là, Franzen suit le GIEC : « le groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, nous indique que, pour limiter la hausse à moins de deux degrés, il ne suffit pas d'inverser la tendance des trois dernières décennies. Nous devons approcher zéro émission nette, globalement, au cours des trois prochaines décennies. »

« C'est pour le moins un défi de taille », ajoute, narquois, l’auteur, avant de commettre l'inexcusable crime de lèse-majesté : « Cela suppose également de faire confiance aux calculs du GIEC. Une nouvelle étude, publiée le mois dernier dans Scientific American, montre que les climatologues, loin d'exagérer la menace du changement climatique, ont sous-estimé son rythme et sa gravité. » Et de rappeler que les scientifiques travaillent avec des modèles mathématiques complexes, qu’ils génèrent des milliers de scénarios, et en tirent la prédiction qui leur paraît la plus probable au regard des données et tendances actuelles. Et qu’en fait, cela pourrait être pire qu’ils le disent.

Mission impossible

La polémique se concentre sur l’avis non-autorisé de l’auteur, non-scientifique, sur les méthodes et les résultats scientifiques. Ces quelques lignes sacrilèges occultent, voire discréditent le reste de l’article. Erreur, maladresse tactique de Franzen, car la question de la vitesse et de l'ampleur du réchauffement ne change rien au fond du problème : même si l’on s’en tient aux prédictions et recommandations du GIEC, empêcher le passage de la barre des 2° a tout de la mission impossible.

C’est ce que démontre brillamment, impitoyablement, l’écrivain. En appliquant « les contraintes de la psychologie humaine et de la réalité politique », il énumère les conditions nécessaires pour éviter la catastrophe (rester en dessous de 2 degrés, arriver à zéro émission d’ici 30 ans) :

« La première condition est que chacun des principaux pays pollueurs mette en place des mesures de conservation draconiennes, ferme une grande partie de ses infrastructures de transport et d’énergie, et réorganise complètement son économie. Or, selon un récent article paru dans Nature, les émissions de carbone provenant des infrastructures mondiales existantes, si elles sont exploitées jusqu’au terme de leur durée de vie normale, dépasseront la totalité de notre « quota » d’émissions autorisées, c’est-à-dire les gigatonnes supplémentaires de carbone pouvant être libérées sans franchir le seuil de la catastrophe. (Cette estimation n'inclut pas les milliers de nouveaux projets d'énergie et de transport déjà planifiés ou en construction.) Pour rester dans les limites du quota autorisé, une intervention descendante (« top-down ») doit s'effectuer non seulement dans tous les pays, mais aussi partout dans chaque pays. Faire de New York une utopie verte ne servira à rien si les Texans continuent à pomper du pétrole et à rouler en SUVs.

Les mesures prises par ces pays devront également être les bonnes. Les gouvernements devront dépenser d’importantes sommes d'argent sans le gaspiller ni remplir les mauvaises poches. Il est utile de rappeler ici la plaisanterie kafkaïenne du mandat de l’Union européenne sur les biocarburants, qui a permis d’accélérer la déforestation de l’Indonésie au profit des plantations d’huile de palme, et la subvention américaine pour l’éthanol-carburant, qui n’a bénéficié qu’aux seuls producteurs de maïs.

Enfin, une majorité écrasante d’êtres humains, y compris des millions d’Américains détestant le gouvernement central, devra accepter des impôts élevés et une réduction drastique de son style de vie sans se révolter. Ils devront accepter la réalité du changement climatique et avoir foi dans les mesures extrêmes prises pour le combattre. Ils ne pourront rejeter les informations qu’ils n'aiment pas en les tenant pour des fake news. Ils devront mettre de côté le nationalisme, les ressentiments de classe et raciaux. Ils devront faire des sacrifices pour les nations lointaines menacées et les générations futures éloignées. Ils devront être terrifiés en permanence par des étés plus chauds et des catastrophes naturelles plus fréquentes, au lieu de simplement s'y habituer. Chaque jour, au lieu de penser au petit-déjeuner, ils devront penser à la mort.

Appelez-moi un pessimiste ou un humaniste, mais je ne vois pas la nature humaine changer radicalement de sitôt. Je peux échafauder dix mille scénarios dans ma tête, je n'en vois aucun capable d'atteindre la cible des deux degrés. »

« un faux espoir de salut peut être activement nuisible »

Franzen se livre donc à un implacable exercice de réalisme. Oui, selon le GIEC, la catastrophe est théoriquement évitable. Mais « l’accent doit être mis sur le théoriquement ». C’est ce théoriquement que personne ne veut lire ni entendre. Au vu des conditions requises pour éviter la catastrophe, celle-ci est pratiquement inévitable.

L’auteur développe les implications présentes et futures du déni général, qui va de la droite à la gauche la plus progressiste. Pour lui, « un faux espoir de salut peut être activement nuisible ». Histoire de se faire quelques ennemis en plus, il étrille au passage les partisans du Green New deal, porté par la frange la plus écologiste du parti démocrate. C’est le point le plus essentiel et critique de l’article : « Nos ressources financières ne sont pas infinies. Même si nous investissons massivement dans un pari à très long terme - réduire les émissions de CO2 dans l’espoir que cela nous sauvera -, il n’est pas sage d'y investir toutes nos ressources. Chaque milliard de dollars dépensés dans des trains à grande vitesse, qui peuvent ou non convenir à l'Amérique du Nord, représente un milliard de dollars non mis en réserve pour la préparation aux catastrophes, la réhabilitation des pays inondés ou les futurs secours humanitaires. Chaque mégaprojet d'énergie renouvelable qui détruit un écosystème vivant (...) érode la résilience d’un monde naturel qui se bat déjà pour sa survie. L’épuisement des sols et des ressources en eau, la surutilisation de pesticides, les ravages de la surpêche : une volonté collective est également nécessaire pour ces problèmes et, contrairement au problème du carbone, nous sommes en mesure de résoudre ceux-ci. De plus, de nombreuses actions de conservation à faible intensité technologique (restauration des forêts, préservation des prairies, consommation de moins de viande) peuvent réduire notre empreinte carbone de manière aussi efficace que des mutations industrielles massives. »

Pour ne pas enterrer l'espoir

L’auteur pose ainsi la question dérangeante de l’arbitrage des politiques publiques : l’argent investi dans la guerre contre le réchauffement, c’est autant d’argent non investi dans les programmes de résilience, de préparation et d’adaptation à la catastrophe climatique. Pire, c’est autant d’argent gaspillé, puisqu’« une guerre totale contre le changement climatique n'avait de sens que si elle était gagnable ».

C’est un point de vue radical mais parfaitement rationnel, qui devrait être placé au centre des débats, et examiné avec toute notre puissance de lucidité, même si la vérité ici énoncée est aux frontières du supportable. Mais c’est bien le propre des écrivains d’aller au-delà des opinions, des faux espoirs et illusions communes, de nous porter au bord des précipices, et nous forcer à regarder le fond. C’est la condition nécessaire pour sauver ce qui est sauvable, limiter les morts et les souffrances de demain.

Enfin, pour ne pas enterrer l’espoir, on pourrait opposer à Franzen que la lutte « idéaliste » contre le réchauffement et l'action « réaliste » pour s’adapter à la catastrophe, ne sont pas forcément antithétiques. Il est possible de faire d’une pierre deux coups. Ainsi l’agriculture de conservation des sols permet à la fois de réduire les émissions de CO2 - mieux, de stocker du carbone dans le sol -, et de bâtir des systèmes agricoles plus résilients face à la crise écologique. L’agriculture, à la base de notre subsistance, devrait être la grande priorité. L’auteur en fait d’ailleurs la sienne, puisqu’en conclusion il plaide pour le développement de l’agriculture urbaine communautaire, dans laquelle il est activement engagé : "la bonté envers les voisins et le respect de la terre - entretenir des sols sains, gérer judicieusement l'eau, prendre soin des pollinisateurs - seront essentiels dans la crise et à la société qui y survivra, quelle qu’elle soit." Les initiatives semblables à celle à laquelle il participe lui offrent "l'espoir que l'avenir, même s'il sera sans aucun doute pire que le présent, pourrait aussi, à certains égards, être meilleur. Mais surtout, cela me donne de l'espoir pour aujourd'hui."

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