Comment le collège privé gagne du terrain

Il est des sujets essentiels dont on parle peu. Le grignotage de l’école publique par l’école privée en est un, tellement tabou que le recul du service public d’éducation est souvent nié. Au plan qualitatif, qu’est-ce qui fait que le privé attire tellement ?

 

                QU’IL EST DIFFICILE D’AVOIR DES CHIFFRES

     A l’heure des systèmes informatiques du type « base élèves », la place de l’école privée, ses taux de réussite, à un élève près, peut être obtenue en quelques clics. Mais voilà : ça n’arrange pas du tout le Ministère de l’Education Nationale de communiquer sur le sujet. Ca n’intéresse pas non plus les organisations d’écoles privées de fanfaronner sur le sujet non plus ! Rajoutez à cela l’éternelle crainte de rallumer la guerre des 2 écoles ; rajoutez à cela que les politiques, nombreux, qui ont leurs enfants dans le privé sont bien gênés d’aborder ce sujet et vous obtenez une situation opaque qui confine au tabou.

On peut néanmoins avancer quelques certitudes sur l'évolution de la proportion privé/public :

- un point bas en 1976, avec 16,2% des élèves scolarisés dans le privé

- puis une longue stagnation (les effectifs augmentant lentement, aussi vite –ou aussi lentement- que dans l’enseignement public)

- une remontée plus marquée depuis 2000

-depuis une dizaine d’années, le Ministère comme les organisations d’écoles privées restent bloquées sur le chiffre arrondi de 17% d’élèves dans le privé

 

La p3 d'un livret mis en ligne par l'ONPC reprend cet arrondi de 17%... Tout en montrant une progression non négligeable © Office National de Publication et de Communication La p3 d'un livret mis en ligne par l'ONPC reprend cet arrondi de 17%... Tout en montrant une progression non négligeable © Office National de Publication et de Communication

Officiellement, on en reste donc à ce chiffre arrondi, où un pourcent fait 150 000 élèves. Chiffre bien approximatif, donc. Mais sous ces 17% se cachent des écoles :

-« hors contrat » : les parents paient les bâtiments et les enseignants. Il s’agit essentiellement d’écoles confessionnelles très religieuses, ou d’écoles nouvelles types Freinet, Steiner, Montessori… Elles scolarisent environ 2% des élèves de l’enseignement privé.

-le gros de la troupe :les écoles « privées sous contrat avec l’Etat » : les parents paient les bâtiments mais l’Etat paye les enseignants car ils appliquent les programmes de l’école publique. 7300 sont sous contrat avec l’Eglise catholique, environ 300 juives, 30 musulmanes. Elles scolarisent 98% des élèves de l’enseignement privé.

-parmi celle-ci nous nous focalisons sur le collège privé. C’est à ce niveau que le dérapage est le plus visible… c’est l’objet même de notre blog (chroniques du collège unique), qui une fois de plus constate que « le navire coule » (et pourtant qu’est-ce qu’on aimerait bien constater le contraire !) Certains chiffres ont été publiés récemment, repris par Le Monde (ici), Le Figaro (ici, réservé aux abonnés). De 20,37% des élèves du collège inscrits dans le privé en 2005, on est passé à 21,52% en 2016.

 

               UN ECRAN DE FUMEE DEVANT LES CHIFFRES QUI DERANGENT ?

     Face à cela, le Ministère s’arque boute sur l’idée que « la proportion d’élèves dans le privé reste stable ». Pire, il s’est doté d’une « DEPP » (division de l’évaluation, de la prospective et de la performance) et d’un « CNESCO » (Conseil National de l’Evaluation du système SCOlaire], dont les études brouillent souvent la réalité des chiffres en enfumant le débat public avec des considérations parfois éloignées de l’enseignement. Il suffit pour s’en convaincre de consulter la page du CNESCO « l’enseignement privé peu associé à l’accroissement des inégalités » … c’est bien sûr !

      De même, la publication par la DEPP du classement des lycées « IVAL » (ici) ou la mise à disposition des bases informatiques aux journaux et magazines, qui peuvent ainsi faire eux-même leur « palmarès des collèges » : tout cela revient à valoriser les établissements privés qui caracolent toujours en tête. La plaquette « L’Education nationale en chiffres en 2017 » de la DEPP (à télécharger ici) passe sous silence l’évolution du rapport privé/public. Après tout, c’est normal, les gens qui y travaillent n’ont pas intérêt à dire au ministère qui les finance, des vérités qui dérangent.

 

                 ENTRE VOULOIR FUIR LE PUBLIC ET VOULOIR ENTRER DANS LE PRIVE

     Le constat d’une école publique qui fait fuir les classes moyennes a été maintes fois décrit. Les mots et les maux qui reviennent à ce sujet sont « violences » « harcèlement » et « les élèves n’apprennent plus rien ». Ca, c’est pour l’aspect « je m’enfuis de l’enseignement public »

     Reste à expliquer l'aspect « je mets mon enfant dans le privé », ce collège privé qui séduit. Pourquoi ?

- quelques collèges privés sont des écoles « de la dernière chance » pour des élèves en grande difficulté (et dont les familles ont les moyens de payer). Ce sont souvent des internats aux taux de réussite très limités.

-à l’autre extrémité des classements, des collèges jouent un peu le rôle de « boites à brevet » comme des lycées ont une réputation de « boite à bac ». Quel meilleure publicité pour un établissement en effet qu’un taux de réussite tout près de 100% ? Nous avons acquis la certitude que ce type de collèges privés est la véritable locomotive de l’enseignement privé. Tentons de comprendre leur fonctionnement.

     Il y a plusieurs raisons qui mènent à des taux de réussite supérieurs aux collèges publics. Etant donné qu’il y a ici aussi une certaine diversité de situations, les exemples que nous donnons proviennent des deux gros collèges privés de Thionville. Certes, plusieurs billets de ce blog rendent compte de ce territoire. Mais il est un peu exceptionnel : l'agglomération de Thionville compte Hayange (vous savez, la ville du FN), Florange (qu'on ne présente plus), et la plupart des habitants (français, donc), vont tous les matins faire fonctionner les banques luxembourgeoises, à 40km. Ceux qui y ont les postes les plus intéressants sont souvent d'anciens élèves des deux collèges privés de la ville : l’Institut Notre-Dame de la Providence, et le collège Saint Pierre Chanel. Il s’agit de 2 collèges sous contrat passé avec l’Eglise catholique. Ils rassemblent 62% des collégiens de la ville, et continuent de s’agrandir (nouveaux bâtiments). On est bien au-delà de la situation d’Avignon, « malade de la concurrence de l’école privée » déplorée en 2011 dans cet article de Médiapart. Dans ces 2 collèges les professeurs et la direction ont bien compris que  l’entre-soi d’un milieu privilégié ne suffit pas à réussir à des examens. La pression des directions d’établissement sur les professeurs pour augmenter artificiellement les notes du contrôle continu au Brevet (40% de la note) n’est pas plus importante ici que dans les collèges publics du secteur. Ce n’est  donc pas de ce côté que se trouvent les raisons du succès.

               4 RECETTES

1-La mise à distance des parents parait bien étonnante vue de l’extérieur : après tout, une école privée coûte cher (800€  par élève et par an). Mais voilà, dans ce type de collège s’est imposée comme une évidence, au fil du temps, que la mise à distance des parents est efficace pour que les cours se passent selon la volonté de l'équipe pédagogique. Dans ces écoles c’est simple, il n’y a pas de parent délégué aux conseils de classe. La loi de 1959 autorise en effet aux établissements privés à déroger aux règles communes pour fonctionner avec un système de « parent correspondant » qui ne va pas au conseil de classe (dans un établissement) ou qui y participe sans avoir le droit de prendre la parole (dans un autre).

2- L’octroi de bonnes conditions de travail aux professeurs de l’enseignement privé. Les remarques ou plaintes des parents ne sont sauf exceptions pas relayés par les directions auprès des professeurs, alors que dans les collèges publics les convocations pour justifier une mauvaise note, pour répondre parfois d’un simple coup de téléphone des parents sont légion. Les rapports de stage des élèves de troisième, corrigés dans les collèges publics par les professeurs principaux, sont corrigés dans le privé… par les parents d’élèves ! La correction des épreuves des brevets blancs ? Faite par un prestataire de services externe ! Deux réunions parents professeurs sont obligatoires dans les collèges publics : une seule dans le privé. Pourtant, la direction des établissements est plus interventionniste. Mais voilà… il y a ce gros problème du recrutement dans l’enseignement privé, qui fait que pour garder les professeurs, on les ménage plus qu’on ne les manage.

3- Le maintien de pratiques pédagogiques éprouvées. Pour faire simple, il s’agit d’une « pédagogie classique » où les savoirs sont nombreux. Prenons l’exemple d’un chapitre de 5ème en géographie, intitulé « richesse et pauvreté dans le monde » dont nous avons pu comparer 4 cours (cahiers et description du cours par l’élève) : 2 dans le privé, 2 dans le public. Le programme scolaire, les objectifs en termes de compétences et de connaissances sont les mêmes. Mais au final, le contraste est saisissant : pour ne prendre qu’un aspect, il y a 4 ou aucune définition à savoir par cœur dans les 2 cours faits dans le public. Il y en a 6 et 14 (14 définitions dans un chapitre de 5ème !) dans les cours du privé. Cela se confirme pour d’autres aspects (longueur de la « trace écrite » dans le cahier, nombre d’exercices réalisés, nombre de documents vus, degré d’autonomie de travail…). D’une matière à l’autre, d’un niveau à l’autre, toujours les mêmes constats : alors que dans l’enseignement public les professeurs insistent sur l’innovation, l’originalité, l’application des principes les plus récents de pédagogie nouvelle (classe inversée, travail par compétences, recours aux réseaux sociaux, etc), dans le privé ce qui est privilégié est le contenu en termes de connaissances et de savoir faire des élèves. On pourrait trouver normal que les professeurs du privé aient des méthodes plus classiques : ils sont en effet moins bien formés que les professeurs du public (proportionnellement 3 fois plus de non-titulaires d’un concours d’enseignement, 4 fois moins d’agrégés que dans le public) (selon L’Etat de l’école n°20, 2010, p 28). Mais c’est là qu’on peut parler de « recette magique » : les taux de réussite au brevet sont presque chaque année supérieurs à 99% !

La page d'acceuil de St Sigisbert à Nancy est une des rares pages qui met en évidence la tutelle religieuse © Cité Scolaire Saint Sigisbert La page d'acceuil de St Sigisbert à Nancy est une des rares pages qui met en évidence la tutelle religieuse © Cité Scolaire Saint Sigisbert

4-Il y a enfin, pour plaire au maximum de familles, un éloignement, clairement hypocrite, de la tutelle religieuse. Les collèges privés mettent de plus en plus sous le boisseau la dimension religieuse qui est pourtant leur seule raison d’être (du moins officiellement). Ainsi, sur 12 pages d’accueil d’établissements secondaires privés de la région Lorraine, hormis leur nom, seuls 3 comportent un mot ou un visuel explicitement religieux (un vitrail, un crucifix, des mots comme « projet pastoral », « Jésus Christ », etc). Légalement, un membre du clergé, référent pour chaque établissement, devrait participer aux Conseils d’Administration et même aux réunions de direction. Or ceux-ci ne sont souvent pas invités, on leur fait parfois comprendre qu’ils ne sont pas les bienvenus. En cela, cet éloignement de la tutelle religieuse est « hypocrite ». La raréfaction des prêtres accélère le processus. Les plus fervents partisans de la laïcité pourraient s’en réjouir… sauf que cette évolution est la garantie de belles perspectives de croissance pour l’enseignement privé. Mais cela se fait aux dépends des collèges publics du secteur, où se concentrent inexorablement les élèves les moins favorisés.

 

            MAIS QUE FAIRE DE L’ENSEIGNEMENT PRIVE ?

       L’objet de cet article est de comprendre comment les collèges privés, en France en général et dans le bassin éducatif Nord-Lorrain en particulier, les collèges privés sont dans une forte dynamique. Pourtant, comme nous le suggérions déjà dans une autre page de blog, les solutions pour rétablir l’équité, et redonner de l’élan à l’enseignement de la République existent… et même des solutions qui ne coûtent rien ! Pour n’en citer que certaines, demander aux collèges privés de contribuer plus activement aux examens, moduler leurs dotations au fur et à mesure des exclusions d’élèves, qui se retrouvent à la charge du public, externaliser les commissions d’appel… Mais encore faudrait-il que les services déconcentrés de l’Etat (Rectorat, Conseil Départemental) soient plus actifs sur le sujet. On en est bien loin.

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