«Le Monde»: la rigueur au tournant

Pourquoi les nouveaux propriétaires du Monde ont-ils choisi un projet qui contredit leurs choix budgétaires?

Pourquoi les nouveaux propriétaires du Monde ont-ils choisi un projet qui contredit leurs choix budgétaires? Erik Izraelewicz a répété mardi 1er février devant les salariés que sa proposition de relance du quotidien repose en grande partie sur l'«effet sérendipité» – disons, l'imprévu – qui ne pourrait fonctionner qu'avec de fortes paginations comme celles qu'ont conservé «la plupart des grands quotidiens généralistes». Leprojet de budget 2011 du groupe impose au contraire une «gestion serrée» de la pagination des publications du groupe, et même, dans le cas du quotidien, d'en rester à la moyenne de 2010.

«1,50 euro pour 28 pages format berlinois, dans une société où règne le culte du "tout-gratuit", c'est impossible», assure pourtant Erik Izraelewicz. «Le Monde s'est envisagé comme un groupe de 700 millions d'euros de chiffre d'affaires; on est aujourd'hui à moins de 400 millions (373 millions exactement), avait expliqué le président du directoire Louis Dreyfus. La structure de coûts ne peut pas être la même.»

Le candidat a en revanche raison lorsqu'il assure que cela «ne devrait pas conduire à des coûts supplémentaires en terme rédactionnel»: lebudget prévoit une réduction de la masse salariale (-1,44 millions d'euros pour la Société éditrice du Monde) par un «gel des augmentations» et le «bénéfices des effets de la clause de cession» (c'est-à-dire des départs volontaires). Pour mémoire, des deux offres rivales présentées en juin 2010, celle du trio Bergé-Niel-Pigasse s'opposait clairement à la «vision purement malthusienne» des concurrents Perdriel-Orange-Prisa.

En dépit de la relance prévue, la nouvelle direction prévoit d'ailleurs pour 2011 une baisse de la diffusion payée deux fois plus fortes que l'année précédentes: 10.000 exemplaires perdus en moyenne qui devraient porter les ventes juste au-dessus de 300.000 exemplaires. Selon ces projections, «en année pré-électorale», la vente au numéro – plus sensible à l'actualité – ne devrait perdre que 3,7% (contre-7% en 2010) et les abonnements limiter leur chute à -2,6%. Le magazine de fin de semaine, au cœur de la relance avec une nouvelle formule programmée pour septembre, devrait perdre 6,6% (247.000 exemplaires).

Les abonnements couplés papier-Web ne profiteraient pas de cet affaissement: le budget prévoit une baisse de 17% de leur nombre sur un an (de 70.000 à 58.000). En revanche, un retour des abonnements uniquement Web au niveau de 2007 après trois ans de baisse (37.000 en 2010) est prévu. Le nombre total des abonnements (Web seul et couplés) repasserait sous la barre des 100.000 (-7.250).

Pour équilbrer les comptes, le groupe mise sur une reprise «mesurée» du marché publicitaire (+3,2% après -8,7% en 2010). Cette prévision est supposée rapporter 40 millions d'euros en misant essentiellement sur la publicité financière (objectif: +15,9%). La progression fixée aux magazines (Télérama, Courrier international, etc.) est bien plus spectaculaire: +15% de recettes publicitaires (3,6 millions d'euros). Et +9% pour la publicité du Monde interactif (13 millions d'euros).

Le budget lie également l'augmentation du prix du quotidien (1,50 euros depuis le 1er janvier) au «ralentissement de la baisse de la vente au numéro» pour un gain de 2,1 millions d'euros. Ce faisant, le résultat d'exploitation avant impôts et frais financiers est censé s'améliroer de 9,5 millions d'euros. Sur ce chiffre, le groupe Bolloré contribue pour 2,4 millions d'euros au titre de la participation du groupe au journal gratuit Direct Matin.

Dans «un marché de la presse magazine attendu en retrait de 9%» en 2011, le pôle magazine doit obtenir une rentabilité de 8%. Pour Le Monde interactif, l'exigence est de 27%.

En 2010, selon le résultat d'exploitation qui sera présenté au conseil de surveillance du 7 février, le seul quotidien contribue pour 9,3 millions aux pertes, le magazine de fin de semaine pour 1,2 million et l'ensemble de l'activité quotidien (qui comprend aussi l'imprimerie et la régie publicitaire) pour 11 millions. La publicité a en effet reculé de 9% en 2010 (après une baisse de 17%) et la diffusion du journal de 1,8% en un an. Les magazines comblent partiellement ce trou (2,7 millions dont 2,2 millions pour le seul Télérama) et surtout le Web qui approche 4 millions d'excédent (3,9 millions pour lemonde.fr, –1 million pour lepost.fr, +1 million pour la régie publicitaire).

Lors de sa présentation, mardi, Erik Izraelewicz a expliqué aux salariés qu'il pourrait revoir le budget. A toutes occasions, les actionnaires font savoir que la liberté de la rédaction sera totale dans la limite du respect de l'enveloppe allouée. Quand ils annonçaient haut et fort qu'ils voulaient faire retrouver au Monde toute sa rigueur; il n'était pas clair jusque là que c'était au sens budgétaire.

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