On ne peut pas être plus clair. Parmi les réponses apportées en novembre 2011 par la direction de l'Audiovisuel extérieur français (AEF) aux syndicats opposés à la fusion de France 24 et de RFI, la raison d'un bras de fer qui dure depuis trois ans: «Ce projet de fusion est un projet souhaité par le président de la République et nous ne l'abandonnerons pas».

Voici deux semaines, la saga a connu son dernier épisode administratif avec l'assemblée générale des actionnaires (c'est-à-dire formellement l'Etat représenté par le PDG, Alain de Pouzilhac) a entériné la fusion et lancé par conséquent la suite des opérations: réorganisation de la hiérarchie, déménagement de la Maison de la radio dans un immeuble commun à Issy-les-Moulineaux opportunément racheté par l'assureur Allianz et le plan de départ de 126 salariés, pour la plus grande part au sein de la radio internationale pour un coût estimé à 27,5 millions d'euros.

Il faut dire qu'il y avait urgence de finaliser tout cela avant l'élection présidentielle: François Hollande, Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon (ainsi que le président tunisien Moncef Marzouki) ayant signé la pétition des salariés, on peut raisonnablement croire qu'ils bloqueraient une fusion qui ne serait pas achevée si l'un d'eux parvenait au pouvoir au printemps, mais que cela serait bien plus difficile après le «départ volontaire» des salariés et le déménagement.

Didier Mathus (PS), corapporteur de la mission d'information sur l'AEF: «la fusion est aujourd'hui condamnée»

Le comité d'entreprise de RFI n'en ignore rien, qui était encore devant la cour d'appel de Paris lundi 27 février pour contester la légalité de la procédure: «Les précisions de la cour d’appel permettent au CE d’attaquer en justice la fusion qui se fait en violation de l’arrêt du 16 janvier» (qui la suspendait faute d'information régulière des élus). Ces derniers considèrent que la publication du cahier des charges de l'AEF au Journal officiel fin janvier ne suffit pas et qu'il faut reprendre l'information depuis le début.

Les salariés ne sont d'ailleurs pas les seuls à manquer d'information sur ce sujet; les élus de la nation sont eux aussi privés des résultats de la mission parlementaire lancée en février 2011 par la députée UMP Michèle Tabarot et dont le rapport, corédigé par les députés UMP Christian Kert et PS Didier Mathus est aujourd'hui tenu au secret. Issu de 28 auditions menées entre mars et novembre 2011 et achevé de longue date, il prend la poussière depuis lors en attendant l'onction des commissions des affaires étrangères et culturelles, qui pourrait enfin arriver en début de semaine prochaine.

Libération en rend compte ce matin – et Mediapart dispose lui aussi de ce document provisoire, accablant pour la direction. Le rapprochement de la télévision et de la radio publique internationale devait permettre de mieux les coordonner? «Le défaut de pilotage qui caractérisait la politique audiovisuelle extérieure de la France avant la réforme n'a pas été résolue», écrivent-ils. Elle devait permettre un meilleur contrôle budgétaire? «Les administrateurs avaient le sentiment de découvrir au fur et à mesure ce qu'est la réalité de l'entreprise sans entrevoir le chemin emprunté» et en «l'absence de cadre financier (...) des demandes reconventionnelles perpétuelles d'augmentation de crédit mettent l'Etat devant le fait accompli», «100 millions d'euros de versement exceptionnel». Elle devait renforcer les «marques» de la holding? «La fusion à marche forcée engagée par l'actuel président de l'AEF donnant le sentiment de vouloir à tout prix privilégier France 24 au détriment de RFI, en braquant les partenaires sociaux, a constitué une faute et handicapé la réforme».

Sans parler de la guerre à laquelle s'est livrée en interne la «dyarchie assassine» de l'AEF – Alain de Pouzilhac et Christine Ockrent – et qui, selon Pierre Sellal, administrateur et secrétaire général du Quai d’Orsay, a «terni l’image de la France».

Le décret précise que l'AEF doit respecter «le pluralisme et la diversité des programmes». «La recherche de la complémentarité entre les différents services intervient dans le respect de leur identité éditoriale, notamment lors de l'acquisition de la production ou de la conception de programmes afin de favoriser l'expression de la diversité culturelle».

Pour autant, Christian Kert et Didier Mathus ne contestent pas le principe d'un rapprochement jugé «globalement pertinent», mais pas plus que ne l'aurait été un rapprochement de France 24 et de France Télévions, ou celui de RFI et de Radio France, et pour Didier Mathus, plutôt moins, tant les métiers de la radio et de la télévision peuvent être différents.  «Ce n'est pas la même façon d'occuper l'antenne, de faire du reportage», assure le PDG de France Télévisions, Rémy Pflimlin. «Je ne suis pas convaincu qu'un journaliste radio avec une caméra puisse faire le même travail qu'un journaliste télé. (...) La fusion des structures est une chose, celle des métiers en est une autre», abonde Rachid Arhab (CSA).

Ce qui est vrai pour les journalistes, l'est également pour les auditeurs, insiste le rapport: «RFI et France 24 ont des publics cibles différents, RFI étant une radio généraliste populaire, France 24 une chaîne de télévision à destination des “leaders d'opinion”.» Chacun son rôle, poursuit Hervé Bourges, ancien patron de chaînes et ancien président du CSA: «RFI joue un rôle primordial d'information dans tous les bouleversements que connaissent le continent africain et le monde arabe.» Et cette audience-là n'est pas librement transférable de la radio à ondes courtes à la télévision par satellite. «Si RFI bénéficie aujourd'hui d'une marque et d'une expertise reconnues, le décollage de France 24 demeure un vrai sujet d'interrogation», souligne le rapport.

Au-delà de ces doutes, les députés s'inquiètent d'une gestion toujours exagérément optimiste, avec des «plans d'affaires successifs (bâtis) sur des hypothèses peu réalistes d'évolution des ressources propres du groupe et une augmentation de crédits non validée par l'Etat». Selon l'Inspection générale des finances, «il est très rapidement apparu que l'AEF n'atteindrait pas les objectifs qu'il s'était fixé. Ainsi, en 2010, les ressources propres du groupe se sont établies à 19 millions d'euros, soit 40% de moins que la prévision». Elle estime en outre que «les précisions de charges pourraient être dépassées» avec 30 millions d'euros de surcoût potentiel pour la période 2011-2013.

Pis, le rapport de l'Inspection des finances relève des «irrégularités préoccupantes dans la gestion» rendue possible par «l'insuffisance des informations transmises par la direction de l'AEF à ses autorités de tutelle et l'incapacité de ces dernières à assumer pleinement ce rôle». Et l'IGF d'égréner: «absence de transmission de certains contrats au contrôle général économique et financier, ou, dans certains cas, une transmission postérieure à la signature des contrats; absence de mise en concurrence des prestataires préalablement à l'attribution de certains marchés soumis à l'obligation de mise en concurrence; absence de contrat à l'appui de prestations ayant l'objet de paiements».

Dans la version du rapport dont dispose Mediapart, les auteurs préconisaient de faire entrer Radio France et France Télévisions au capital de l'AEF «ce qui implique la présence de représentants de ces sociétés au sein de son conseil d'administration». Dans celle qu'expose Libération, ce sont plus que «des liens», même plus «organiques». C'est qu'entre temps, la probabilité d'un échec de la fusion s'est amoindrie, 900 personnes devraient avoir déménagé à Issy-les-Moulineaux avant la fin mars et, si aucune décision judiciaire ou politique ne vient arrêter le mouvement, il faudra bien travailler ensemble après cela.

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Après sa convocation mercredi 11 août au Quai d'Orsay par ses deux ministres de tutelles, Aurélie Filippetti et Laurent Fabius, le PDG de l'AEF, Alain de Pouzilhac, a présenté sa démission avant le conseil d'administration, ce jeudi, qui devait le mettre en minorité. C'est donc le rapporteur Cluzel qui a exposé les conclusions de son rapport au CA: maintien de la fusion entre France 24 et RFI, du déménagement à Issy mais séparation des deux rédactions,  reconstitution de deux directions d'antenne distinctes et réaffirmation des identités des deux médias. La tête de Pouzilhac en prime.

Le gouvernement précise que « la nouvelle direction de l’AEF aura à mettre en œuvre les orientations stratégiques validées par le conseil d’administration et à établir le nouveau projet d'organisation, fondé sur des rédactions distinctes pour RFI et France 24. Ce projet sera préalablement soumis aux instances représentatives du personnel. (...) Le gouvernement souhaite que désormais France Télévisions se substitue à l’AEF dans le capital de TV5 Monde dont la mission d'opérateur de la francophonie doit être poursuivie. Des contacts appropriés seront pris avec les États francophones partenaires. »

Le conseil d'administration a décidé que Pierre Hanotaux, directeur général délégué de l'AEF, assurerait provisoirement « la continuité du fonctionnement de l'entreprise » après le départ du PDG.