Assange, l'homme qui faisait tourner la presse en bourrique

Vanity Fair relate un épisode méconnu mais révélateur de la saga Wikileaks et de l'ambivalence de la relation avec la presse.

Vanity Fair relate un épisode méconnu mais révélateur de la saga Wikileaks et de l'ambivalence de la relation avec la presse. Le 1er novembre 2010, Julian Assange est à Londres pour rencontrer le rédacteur en chef du Guardian et le menacer de poursuites judiciaires s'il publie des articles sur les dépêches diplomatiques contenues dans la masse de documents qui sera connue sous le nom de Cablegate un mois plus tard. Assange et le quotidien britannique (comme d'ailleurs les autres partenaires de Wikileaks) ont en effet signé une clause de confidentialité aux termes de laquelle il s'engage à ne rien publier avant d'avoir obtenu le «top départ» d'Assange, sous peine de fortes pénalités financières. Oui mais le Guardian a obtenu entre temps, par ses propres moyens, une bonne partie des documents, sans passer par Assange et considère dès lors qu'il est libéré de ses obligations pour cette partie du «Cablegate».

«L'avocat acharné de la divulgation totale et sans entrave des documents bruts, Assange, cherchait maintenant à empêcher la diffusion à un large public d'informations sensible. Il était victime de ses propres méthodes: quelqu'un chez Wikileaks, où on comptait de nombreux bénévoles mécontents, avait fait fuiter les documents», écrit Vanity Fair. Le quotidien norvégien Aftenpostena d'ailleurs obtenu une copie des 251.287 et quelques documents du Cablegate (1.997 seulement ont été publiés, soit 0,8%, dans une version caviardée selon les prescription des journaux partenaires afin de protéger les personnes citées): «Nous sommes libres de faire ce que nous voulons avec ces documents. Nous sommes libres de les publier ou non, aussi bien sur le papier que sur Internet. Nous traitons ces documents comme n'importe quelle autre source journalistique», avait alors déclaré le rédacteur en chef d'Aftenposten.

«Le Guardian, comme beaucoup d'autres médias, a considéré qu'il fallait prendre Assange avec des gants, et même parfois avec des gants en latex, analyse Vanity Fair. Ce qu'il proposait était trop séduisant pour être ignoré, mais trop univoque pour qu'on l'exploite sans réticence. Assange sera considéré par les médias dominants comme un simple moyen, et toujours traité avec suspicion.» Le 23 octobre, le New York Times avait ainsi publié en première page un portrait sans complaisance d'Assange, que celui-ci avait jugé digne d'un tabloïd. De même, il a reproché au quotidien de ne pas avoir saisi les hautes motivations politiques du soldat Manning (par qui les documents sont arrivés à Wikileaks). Dans un parti-pris, le pure player Salon avait également dénoncé le portrait comme un mauvais coup porté par un «sbire nixonien». En guise de rétorsion, Wikileaks avait coupé l'accès à la base de données pour le New York Times («The documents were made available to The Times by a source who insisted on anonymity») qui a obtenu les câbles du Guardian.

Le Guardian, d'ailleurs, ne s'est pas autocensuré lorsqu'il s'est agi de publier les éléments du rapport de police concernant l'affaire d'agression sexuelle pour laquelle la Suède demande l'extradition d'Assange. «Ces fuites ont été clairement orchestrées pour que je ne puisse pas être libéré sous caution», avait estimé Assange (une fois libéré sous caution).

Vanity Fair raconte qu'après cette rencontre, une négociation marathon s'est ouverte entre Assange et le Guardian. Certains, au Guardian, souhaitaient rompre totalement les relations avec Assange, mais un accord précaire a tout de même été trouvé au terme duquel le Guardian rentrait dans le rang et acceptait (momentanément) de se plier à l'agenda d'Assange.

 

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