Roger Waters - amused to death © Dali John
Roger Waters - amused to death © Dali John

L'avantage avec les livres épuisés, c'est qu'on peut les oublier pour les redécouvrir ensuite hors de leur contexte d'origine. Avec Se distraire à en mourir, publié en 1986 pour la première fois en français mais introuvable depuis lors, on se prend à trouver dans l'essai de Neil Postman des arguments qui dépassent la critique frontale de la télévision et de son pouvoir d'abrutissement des foules par le divertissement. A la lumière du Web, il prend une autre saveur.

Au mitan des années 1980, Postman reprend l'étude du médium là où Marshall McLuhan l'avait laissée vingt ans plus tôt – «le vrai message, c'est le médium lui-même, écrivait alors l'auteur de Pour comprendre les médias. C'est-à-dire, tout simplement, que les effets d'un médium sur l'individu ou sur la société dépendent du changement d'échelle que produit chaque nouvelle technologie, chaque prolongement de nous-mêmes, dans notre vie». Postman prolonge cette thèse en décrivant la mutation de l'«homme typographique» vers l'«homme télégraphique», selon laquelle la technique «créerait sa propre définition du discours».

Ainsi de l'installation d'une ligne télégraphique entre le Maine (au nord des Etats-Unis) et le Texas (au sud), qui, selon lui, légitimait «l'idée que la valeur d'une information n'est pas nécessairement liée à la fonction qu'elle peut remplir (son utilité), mais qu'elle peut simplement être attachée à sa nouveauté, à l'intérêt et la curiosité qu'elle suscite. Le télégraphe a fait de l'information une marchandise, un “article” susceptible d'être acheté et vendu sans tenir aucun compte de ses utilisations ni de sa signification». A l'heure de l'information en continu, du flux roulant des anecdotes d'actualité et du buzz roi, on voit bien des illustrations pour ce phénomène.

Pourtant, ce passage du culturel au spectaculaire, de l'utile au dérisoire, ne serait pas si grave s'il n'était le ferment d'une forme d'anesthésie sociale — «quand un peuple devient un auditoire et les affaires publiques un vaudeville, la nation court un grand risque: la mort de la culture menace». «Ne pas avoir conscience qu'une technique arrive équipée d'un programme de changement social est, à cette heure tardive, une stupidité pure et simple. (...) Introduisez l'alphabet dans une culture et vous changez ses habitudes cognitives, ses relations sociales, ses notions de communauté, d'histoire et de religion. (...) Introduisez la transmission d'images à la vitesse de la lumière et vous faites une révolution culturelle. Sans vote. Sans polémiques. Sans résistance ni guérilla. Voilà l'idéologie sans mots, d'autant plus forte qu'elle est silencieuse.»

Dépassant l'ère de la télévision de masse, Postman envisage déjà le passage à l'informatique, aux réseaux et à l'abondance d'information: «La thèse centrale qui justifie l'ordinateur – à savoir que la principale difficulté que nous rencontrions pour résoudre des problèmes provient du manque de données – passera sans être remise en question. Jusqu'à ce que, dans des années, on s'aperçoive que l'accumulation massive de données et leur traitement à la vitesse de la lumière aura été très utile pour les grandes organisations mais aura, pour la plupart des gens, résolu peu de choses vraiment importantes.»

Pour illustrer son propos, l'essayiste oppose deux modèles d'oppression. D'un côté, la tyrannie dure, directe, brutale exercée par l'Etat, celle décrite par l'écrivain (fort prisé par la Nouvelle Droite) Arthur Koestler dans Le Zéro et l'Infini, ou par George Orwell dans 1984 ou La Ferme des animaux. De l'autre, la prophétie d'Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes, un totalitarisme scientiste basé sur le conditionnement, où le contrôle s'exerce en infligeant non des punitions, mais des plaisirs. «Orwell craignait ceux qui interdiraient les livres, Huxley redoutait qu'il n'y ait même plus besoin d'interdire les livres car personne n'aurait plus envie d'en lire. Orwell craignait ceux qui nous priveraient d'information, Huxley redoutait qu'on nous en abreuve au point que nous en soyons réduits à la passivité et à l'égoïsme. Orwell craignait qu'on nous cache la vérité, Huxley redoutait que la vérité ne soit noyée dans un océan d'insignifiances.»

On trouvera dans cette crainte de la trivialisation de la culture une pensée résolument élitiste, adepte de la seule culture légitime, et par bien des aspects anti-progressiste. Assez proche, finalement, de ce que décrira un peu plus tard Alain Finkielkraut dans La Défaite de la pensée. L'image d'une barbarie qui s'installerait à la faveur d'une perversion de la raison démocratique par laquelle tout vaudrait tout, alors que l'esprit même des Lumières aurait eu l'ambition de porter tout le monde à une culture supérieure et universelle. Et pas très loin non plus de Philippe Muray, virulente coqueluche antimoderne malencontreusement exhumée par Fabrice Luchini.

Cette lecture réactionnaire – qui aspire à revenir à un monde précédant une décadence fantasmée – a inspiré bien des tenanciers téléphobes de chroniques «télévisions» dans les quotidiens, et la thèse de Postman était régulièrement citée à la fin des années 1980 avant d'être oubliée. On en a retenu ce que l'auteur de Se distraire à en mourir qualifiait lui-même de «solution absurde», une critique des médias exercée à l'intérieur de ceux-ci: «Créer des émissions de télévision dont le but ne serait pas d'amener les gens à arrêter de regarder la télévision mais de leur démontrer comment ils devraient la regarder.» Absurde parce que «l'idée serait de déclencher un énorme rire à l'échelle de la nation devant le contrôle du discours public par la télévision. Mais naturellement, c'est la télévision qui rirait la dernière. (...) L'acte critique serait finalement récupéré par la télévision, les parodistes deviendraient des vedettes, brilleraient dans des films et termineraient en tournant des publicités télévisées.»

Au lieu de cela – et cela s'applique parfaitement au Net –, Postman suggérait la solution de Huxley: «En définitive, il essayait de nous dire que la plus grande cause d'affliction des gens dans Le Meilleur des mondes n'était pas de rire au lieu de penser mais de ne pas savoir pourquoi ils riaient et pourquoi ils avaient arrêté de penser.»
Se distraire à en mourir, Nova édition, 260 pages, 18 euros.Se distraire à en mourir,

Nova édition,

260 pages,

18 euros.

 

 

Vidéo tirée d'Amused to death de Roger Waters (ex-Pink Floyd)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Dans la correspondance d'Aldous Huxley, on trouve cette lettre envoyée à Orwell en octobre 1949, soit quelques mois après la publication de 1984 (Le meilleur des mondes était paru dix-sept ans plus tôt).

« Dear Mr. Orwell,

It was very kind of you to tell your publishers to send me a copy of your book. It arrived as I was in the midst of a piece of work that required much reading and consulting of references; and since poor sight makes it necessary for me to ration my reading, I had to wait a long time before being able to embark on Nineteen Eighty-Four.

Agreeing with all that the critics have written of it, I need not tell you, yet once more, how fine and how profoundly important the book is. May I speak instead of the thing with which the book deals — the ultimate revolution? The first hints of a philosophy of the ultimate revolution — the revolution which lies beyond politics and economics, and which aims at total subversion of the individual's psychology and physiology — are to be found in the Marquis de Sade, who regarded himself as the continuator, the consummator, of Robespierre and Babeuf. The philosophy of the ruling minority in Nineteen Eighty-Four is a sadism which has been carried to its logical conclusion by going beyond sex and denying it. Whether in actual fact the policy of the boot-on-the-face can go on indefinitely seems doubtful. My own belief is that the ruling oligarchy will find less arduous and wasteful ways of governing and of satisfying its lust for power, and these ways will resemble those which I described in Brave New World. I have had occasion recently to look into the history of animal magnetism and hypnotism, and have been greatly struck by the way in which, for a hundred and fifty years, the world has refused to take serious cognizance of the discoveries of Mesmer, Braid, Esdaile, and the rest.

Partly because of the prevailing materialism and partly because of prevailing respectability, nineteenth-century philosophers and men of science were not willing to investigate the odder facts of psychology for practical men, such as politicians, soldiers and policemen, to apply in the field of government. Thanks to the voluntary ignorance of our fathers, the advent of the ultimate revolution was delayed for five or six generations. Another lucky accident was Freud's inability to hypnotize successfully and his consequent disparagement of hypnotism. This delayed the general application of hypnotism to psychiatry for at least forty years. But now psycho-analysis is being combined with hypnosis; and hypnosis has been made easy and indefinitely extensible through the use of barbiturates, which induce a hypnoid and suggestible state in even the most recalcitrant subjects.

Within the next generation I believe that the world's rulers will discover that infant conditioning and narco-hypnosis are more efficient, as instruments of government, than clubs and prisons, and that the lust for power can be just as completely satisfied by suggesting people into loving their servitude as by flogging and kicking them into obedience. In other words, I feel that the nightmare of Nineteen Eighty-Four is destined to modulate into the nightmare of a world having more resemblance to that which I imagined in Brave New World. The change will be brought about as a result of a felt need for increased efficiency. Meanwhile, of course, there may be a large scale biological and atomic war — in which case we shall have nightmares of other and scarcely imaginable kinds.

Thank you once again for the book.

Yours sincerely,

Aldous Huxley»