L'énergie selon Rifkin: pas de centrale, des particuliers

Dans l'expression «centrale nucléaire», c'est moins le nucléaire que la «centrale» qui tourmente Jeremy Rifkin.

 © Stephan Röhl / Heinrich Böll Stiftung © Stephan Röhl / Heinrich Böll Stiftung
Dans l'expression «centrale nucléaire», c'est moins le nucléaire que la «centrale» qui tourmente Jeremy Rifkin.

De toute façon, explique l'auteur de La Fin du travail (1996), «le nucléaire, c'est fini. L'énergie nucléaire est morte dans les années 1980 après les accidents de Three Mile Island (1979)  et de Tchernobyl (1986). Il y a un retour ces dix dernières années parce que les industriels ont dit: “nous sommes une solution au changement climatique”. Mais pour que cela ait un début de conséquence sur le climat, il faudrait 1.400 centrales. Cela veut dire qu'il faudrait mettre en chantier trois centrales tous les trente jours pendant quarante ans. Quelqu'un pense-t-il que cela va arriver?»

La perspective énergétique qu'il propose dans La Troisième Révolution industrielle ne consiste donc pas à remplacer les centrales thermiques ou nucléaires par des centrales solaires ou éoliennes. Il ne s'agit pas non plus de se replier en micro-communautés autarciques, produisant et consommant localement, mais de renverser une société pyramidale, où le pouvoir s'exerce de de haut en bas, au profit d'une organisation réticulaire, horizontale – un «pouvoir latéral» capable de «transformer l'énergie, l'économie et le monde». Reproduire le bouleversement hiérarchique lancé par Internet dans le domaine énergétique, en faisant de chacun des 180 millions de bâtiments en Europe (pour commencer) un nœud du réseau, produisant comme il consomme aujourd'hui de l'électricité, stockant, partageant dans un système d'échange «coopératif», pair-à-pair.

Cette «énergie distribuée» (par opposition à une «énergie d'élite» reposant sur le pétrole, l'uranium ou le charbon), insiste-t-il, est disponible à tous parce que les ressources sont réparties localement – le soleil, le vent, la géothermie, les déchets à recycler... Mais elle ne constitue que le premier pilier de son système. Car le passage aux énergies renouvelables ne lui suffit pas: il faut également stocker l'énergie produite (depuis L'Economie hydrogène, La Découverte, 2002, il promeut la pile à combustible), créer un Internet de l'énergie et développer des transports et une logistique utilisant la possibilité de recharger ses batteries en se connectant n'importe où. A ce prix-là, assure-t-il, des milliers d'entreprises et des millions d'emplois seront créées localement dans un «New Deal» insufflé par l'Union européenne. Et combien seront détruits? «Le rôle des entreprises énergétiques va changer. Je leur dit: “Comment gagnerez-vous de l'argent? En vendant aussi peu d'électricité que possible.” On va me répondre: “Minute! Ce n'est pas comme cela qu'on gagne de l'argent. On en gagne en vendant autant d'électricité que possible.” Je leur répond que leur véritable expertise n'est pas de vendre de l'électrité, mais de gérer de l'électricité, de fédérer les millions de producteurs d'énergie, de les aider à réduire les coûts de production, à accroître leur marge et leur productivité. A ces conditions, vos fournisseurs partagerons leur bénéfices avec vous.»

Plus qu'un nouvel engouement pour une théorie séduisante (le déclin de la propriété au profit de l'usage pour L'Âge de l'accès, 2000, la supériorité du modèle européen qui privilégierait le lien social sur le modèle américain entièrement tournée vers la production dans Le Rêve européen, 2005, etc.), le nouveau pavé de Jeremy Rifkin est une synthèse de ses livres précédents, rassemblant en un modèle cohérent – trop probablement pour être fidèle à la réalité – une piste de développement économique et énergétique. C'est aussi l'occasion de mettre ses théories à l'épreuve puisque le parlement européen a approuvé en 2007 son plan développé dans le «paquet énergie-climat» prévoyant notamment la réduction de 20% des émissions de gaz à effet de serre en 2020 toute en augmentant de 20% les énergies renouvelables. Reste que quatre ans plus tard, ces «plans directeurs» élaborés par Jeremy Rifkin et les industriels qui le suivent en sont encore à l'état de projet dans quelques villes européennes – Utrecht, Rome, Monaco. Et de l'aveu même de Rifkin, ne commencent à voir le jour qu'à San Antonio, au cœur du très pétrolier Etat du Texas.

 

  • La Bellevilloise organise un débat animé par Yves Cochet entre Jeremy Rifkin et Eva Joly sur les questions économiques, mercredi 8 février à 20 heures. 21 rue Boyer, Paris XXe. Entrée libre.
  • La Troisième Révolution industrielle, comment le pouvoir latéral va transformer l'énergie, l'économie et le monde, Les Liens qui libèrent éd., 420 p., 24 euros, février 2012
  • Lire aussi: « Dans les tuyaux, une nouvelle révolution industrielle » (Ludovic Lamant, juillet 2011)

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