Vincent Truffy
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Billet de blog 13 oct. 2010

Lecteurs, devenez patron de presse

Appelez ça crowdfunding, appelez ça mécénat social, appelez coproduction. Après le cinéma (touscoprod.com), la musique (sellaband.com, mymajorcompany.com), la littérature (mymajorcompanybooks.com) ou l'art (Babeldoor.com), la presse en ligne s'apprête à faire appel à la générosité de ses lecteurs pour financer ses enquête. Avec deux projets français qui devraient voir le jour sous peu jaimelinfo.fr et Glifpix.fr.

Vincent Truffy
Journaliste à Mediapart

Appelez ça crowdfunding, appelez ça mécénat social, appelez coproduction. Après le cinéma (touscoprod.com), la musique (sellaband.com, mymajorcompany.com), la littérature (mymajorcompanybooks.com) ou l'art (Babeldoor.com), la presse en ligne s'apprête à faire appel à la générosité de ses lecteurs pour financer ses enquête. Avec deux projets français qui devraient voir le jour sous peu jaimelinfo.fr et Glifpix.fr. Et deux grands modèles: Flattr, qui propose d'apporter son soutien une fois le sujet publié, et Spot.us, qui permet de s'engager sur un projet d'enquête.


Sur Spot.us, des journalistes en mal de financement, proposent des «pitchs» – des notes d'intention — au public du site en indiquant de quel somme ils ont besoin pour réaliser leur enquête. En principe, il ne commence à travailler qu'une fois l'objectif atteint. L'article est publié sur le site et les journaux ont la possibilité de racheter les articles. Les donateurs sont alors remboursés de leur investissement. En outre, un journal peut demander une publication avec une exclusivité temporaire s'il fournit au moins 50% du financement (en revanche, un seul donateur ne peut payer l'intégralité de la somme – «s'il le fait, c'est qu'il n'a pas besoin de nous», argue le fondateur).

«Souvent, les journalistes sont un peu réticents car ils craignent qu'on leur vole l'idée, une fois que le sujet est public, raconte Tanja Aitamurto, chercheuse finlandaise qui a longuement étudié le fonctionnement du site. En réalité, c'est un modèle qui ne fonctionne pas pour traiter des informations fraîche, qui demandent d'être le premier à publier. On est beaucoup plus proche du cause marketing qu'utilisent les ONG. On dit aux lecteurs: donnez pour que nous puissions enquêter sur ce sujet. Cela se voit bien lorsque l'on interroge ceux qui ont contribué: ils expliquent qu'ils donnent pour le bien commun, pour imposer un sujet dans l'agenda. Parfois, ils ne consultent même pas le résultat. C'est plus, pour eux, une façon d'exister à travers ses engagements, de montrer à la communauté son implication et de construire son identité en ligne. Plus que "crowdfunding", on devrait d'ailleurs parler de "socialfunding"».

Ces sites proposent d'ailleurs souvent des petits gadgets à intégrer sur son blog ou sur son site Web pour afficher le soutien que l'on apporte dans les enquêtes on investit / on est investi. Et, partant, d'inciter sa propre communauté à participer en montrant ce qu'il reste à collecter pour atteindre l'objectif fixé.

A Mediapart, quand on pense «patron de presse», on pense évidemment à la moustache de Charles Foster Kane. © 

«Les journalistes qui ont eu recours au crowdfunding racontent ensuite qu'ils ont trouvé l'expérience plutôt gratifiante et surtout très motivante, précise Tanja Aitamurto. Pour eux, c'est l'occasion de construire une relation plus directe avec le lecteur, parce qu'ils rendent compte de l'avancement de leur travail au fur et à mesure. Et même de créer une communauté avant la publication de l'enquête: ils connaissent leurs lecteurs avant même d'avoir commencé à écrire. Cela leur donne une plus grand responsabilité, parce que cela exige la transparence, mais c'est cela qui fonde la confiance du public et la crédibilité des journalistes.»

«Le fait de travailler directement pour le public crée une nouvelle forme d'intégrité des journalistes», renchérit le fondateur et directeur de Spot.us, David Cohn. A coté du «pitch», de la proposition de sujet, le site permet aux journalistes de bloguer pour informer les donateurs de l'avancement de l'enquête et de solliciter de nouveaux contributeurs. «Et surtout, insiste-t-il, cela met le public aux commandes: c'est leur histoire, ils ont payé pour que l'enquête se fassent, ils la partagent largement et la diffuse. Car au fond, les gens se moquent du journalisme. Ce qu'ils veulent, c'est être associé à tel et tel sujet. Ca leur permet de construire la personne qu'ils sont sur le Net.»

Une illustration frappante: Spot.us a ouvert le débat sur l'objectivité du traitement journalistique auprès de ses utilisateurs. Habituellement, il y a une quasi-égalité sur les mérites comparés des médias financés par le public et ceux financés par la publicité sur ce sujet. Mais parmi les 407 personnes qui ont répondu, on trouve une large préférence pour le financement public: 75% pensent que ceux-ci offrent une meilleure qualité, contre 5% qui pensent que le financement publicitaire ou assimilé offre de meilleures garanties d'indépendance (les 20% restant pensent qu'il n'y a pas de différence). Quand on leur demande de préciser, 57% trouvent que les risques de «conflit d'intérêt» sont plus grands dans les médias privés, contre 12% dans les médias publics. A priori, ces résultats semblent évidents puisqu'ils ont été recueillis auprès d'utilisateurs de Spot.us. Sauf que cela montre que c'est bien la défiance, la perte de crédibilité des médias commerciaux qui motive largement les usagers de Spot.us. Et l'on peut penser que ce serait le cas pour n'importe quel système de mécénat populaire.

«Aux Etats-Unis, les gens sont habitués à donner de l'argent pour financer des journaux sans but lucratif: ils font des dons à NPR ou à Mother Jones. Ca n'a rien d'extraordinaire, nous n'avons pas inventé le mécénat, explique David Cohn. En revanche, nous sommes pour la transparence et le contrôle de l'utilisation des fonds et le fait de contribuer spécifiquement à un sujet permet cela. Actuellement, les médias fonctionnent comme un restaurant où le serveur vous dirait ce qu'il faut manger; nous, nous proposons plutôt la carte.» En moyenne, Spot.us publie 5 articles par semaine.

L'exemple le plus emblématique reste ce sujet sur les îles d'ordure qui flottent dans le Pacifique racheté par le New York Times et qui avait rassemblé 6.000 dollars apportées par 109 personnes. Une centaines d'articles ont été financés en presque deux ans d'existence, 28 attendent des dons. «Généralement, les journalistes finissent par réaliser leur enquête, même s'ils n'atteignent pas la somme voulue», précise Tanja Aitamurto.

Spot.us a imaginé une autre façon de contribuer pour ceux qui ne pourraient/voudraient pas sortir leur carte bancaire ou leur relevé d'identité bancaire: le «community-focused sponsorship». Le contributeur peut payer en nature en remplissant un questionnaire soumis par un annonceur. Il gagne ainsi (virtuellement) 5 dollars qui peuvent être réinvestis dans les projets. Une campagne soumis par Hewlett-Packard a ainsi reçu 16.000 réponses, soit une contribution potentielle de 80.000 dollars.

Il existe des déclinaisons canadienne (GoJournalism.ca), australienne (YouCommNews), italienne (Spotus.it) et, en bêta fin octobre, une version française (Glifpix), sans lien avec la version californienne (sinon l'idée et la maquette). On trouve aussi une site de crowdfunding pour la photographie: Emphas.is

L'autre modèle est basé sur le principe du mécénat global: l'usager investit une somme donnée chaque mois pour payer l'ensemble de ses «consommations» en ligne. A chaque fois qu'il veut apporter son approbation (financière) à un contenu, il peut cliquer sur un bouton qui ajoute cet article/morceau de musique/film, etc. à la liste de ce qu'il finance. A la fin du mois, la somme investie sera répartie entre tous les projets soutenus. On trouve parmi ces projets, Flattr, Kachingle, MooZar, Ulule ou Yooook. Pour l'instant, ces initiatives souffrent toujours d'une «masse critique» qui n'est pas encore atteinte. Pour un service comme Kachingle, pourtant assez populaire en Allemagne et en Autriche, les sites affiliés touchent au mieux une cinquantaine d'euros par mois.

Jaimelinfo.fr, élaboré par Rue89, conjugue ces deux approches. L'outil se veut entièrement redimensionnable pour couvrir l'ensemble des demandes: le public pourra investir un montant libre dans une enquête ponctuelle, pour un projet ou sur un soutien à l'ensemble des sites affiliés, à l'acte ou par abonnement, avant ou après la réalisation. A terme, il a vocation à devenir une sorte de porte-monnaie universelle pour le mécénat individuel de presse en ligne, pour tous les sites agréés.

Concrètement, les sites disposeront d'un «widget» sur leur site redirigeant vers Jaimelinfo.fr pour amorcer l'aide. Les contributeurs recevront des badges publiables pour montrer leur participation. Selon les études menées, les intentions de dons oscilleraient entre 6 et 10 euros par mois et par usager. Les dons pourraient être «fléchés» pour recompenser la qualité de l'information délivrée.

«Le crowdfunding a montré qu'il était un modèle économique qui pouvait fonctionner pour le journalisme, mais il ne peut pas être le seul, conclut Tanja Aitamurto. Les rédactions rapetissent et emploie de plus en plus un réseau de journalistes indépendants. Pour eux, le crowdfunding peut être une partie de la solution.»

  • Les propos de Tanja Aitamurto ont été recueillis lors d'une matinée du CFPJ consacrée au «crowdsourcing et crowfunding» le 23 septembre 2010. David Cohn était invité à Paris par le World Editor Forum.

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