M... et moi, enquête de routine sur le Web

Appelons le M... Mais l'on verra que cette précaution d'anonymat est formelle et incongrue. C'est par l'un de ses gazouillis en ligne que j'ai connu l'histoire de Marc L***, internaute tout à fait moyen, dont la vie, les amours, les emmerdes, ont été porté à la connaissance du monde par un «curieux magazine curieux».

Appelons le M... Mais l'on verra que cette précaution d'anonymat est formelle et incongrue. C'est par l'un de ses gazouillis en ligne que j'ai connu l'histoire de Marc L***, internaute tout à fait moyen, dont la vie, les amours, les emmerdes, ont été porté à la connaissance du monde par un «curieux magazine curieux».

 

«Le Tigre copie/colle et compile la vie privée d'un internaute non consentant; intéressant http://is.gd/fPD3 + http://is.gd/fPDM», disait cette bouteille à la mer électronique, qui, de tweets en blogs, de dépêches en chroniques, a «fait le buzz» de la journée de mercredi 14 janvier.

 

L'internaute se nomme Marc L***, pour Le Tigre qui l'a pisté sur Flickr, sur Facebook, sur Google.

On pourrait aussi suggérer des métamoteurs plus puissants comme 123people, My-On-ID, Spock, ou WhoIs & Cie.

Il s'appelle encore Fred, selon Presse-Océan qui a recueilli sa réaction déconfite: «Quand j'ai appris l'existence de cet article, cela m'a fait sourire. Quand j'ai commencé sa lecture, cela m'a fait pâlir...»

 

Le Tigre est une revue esthético-sociétale, typographie soignée, héritage revendiqué de L'Autre Journal et d'Actuel (comme XXI), volontiers Dada, faits-divers façon Fénéon, conjugaisons de Rouler ma poule, Non mais rêver et Si te plaire à tous les temps...

 

Et M...? Ah, M..., c'est mon double électronique. Un journaliste spécialisé dans la sécurité informatique et les libertés publiques, classé dans mon Rollodex subcranien entre David Dufresne (assorti de la rubrique police) et Denis Delbecq (mention environnement).

Je ne l'ai jamais rencontré «IRL» — dans la vraie vie —, j'ai du lui parler deux fois (une pour publier un de ses articles sur le vote électronique, une autre pour lui commander une enquête sur la vidéosurveillance qui n'a pas abouti), mais je vis en permanence dans son orbite numérique:

je suis son blog personnel, celui qu'il tient sur Lemonde.fr (je lisais déjà la version précédente), je lis les publications auxquelles il collabore ou qu'il anime. Surtout, je suis un des ses «friends» sur Facebook, il fait partie de mon «network» sur del.icio.us, je fais parti de ses «followers» sur Twitter, et nous sommes tous deux des aaaliénés.

Je connais ses réseaux à partir des outils qu'il a installé lui-même sur Facebook:

Et sans l'avoir vraiment cherché, presque machinalement, j'ai obtenu son adresse (à Montreuil), ses numéros de téléphone (06-12-16- etc. et 01-49-88- etc.) et une foule de renseignement dont je ne sais que faire (la liste de ses fournisseurs d'accès successifs, sa passion pour les insignes militaires [edit. de guerre électronique], ou des vidéos de cours qu'il a donné à Dakar...).

 

Bref, je suis, sans m'en apercevoir, devenu un flic.

 

Tout ceci, alors que M... est membre de la Fédération Informatique et libertés, coorganisateur des Big Brother Awards France, parfait connaisseur des traces laissées ici et là sur le Net et des moyens de s'en débarasser, donc certainement pas l'internaute le plus vulnérable.

 

Car depuis que le Web se fait surnommer «2.0», depuis qu'il se pique de pratiquer en expert les réseaux, il exige de ses utilisateurs qu'ils se dévoilent pour obtenir un peu de surface sociale, il fourmille de bons conseils, comme celui de divulguer un maximum de détails personnels pour que le monde s'intéresse à vous. Difficile de résister.

 

PS. Dans le respect de l'«esprit Tigre», je n'ai pas prévenu M... de mes recherches et j'ai «anonymisé» des détails qui n'empêchent absolument pas de l'identifier.

 

 

 

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