«Le Monde»: Les journalistes qui ont vu l'ours et qui ont eu peur

La nuance est passée inaperçue dans l'édition de jeudi (datée vendredi 17 décembre 2010). Normal, les journaux n'ont pas paru ce jour-là en kiosque, et il fallait fouiller dans l'édition électronique. Soixante-six ans moins un jour après la création du Monde le directeur du journal a perdu la qualité de directeur de la publication.

La nuance est passée inaperçue dans l'édition de jeudi (datée vendredi 17 décembre 2010). Normal, les journaux n'ont pas paru ce jour-là en kiosque, et il fallait fouiller dans l'édition électronique. Soixante-six ans moins un jour après la création du Monde le directeur du journal a perdu la qualité de directeur de la publication.

Le directeur de la publication est une obligation légale imposée par la loi de 1881 sur la presse. Il est légalement le responsable de ce qui est publié dans le journal. Si un quelconque délit de presse y est commis (injure, diffamation, diffusion de fausse information, ...), il est considéré comme l'auteur principal du délit, l'auteur véritable n'étant poursuivi que comme complice. A ce titre, in fine, toute décision éditoriale dépend de lui ou est prise en son nom.

Ce n'est pas nécessairement un journaliste: au Parisien, il s'agit de la propriétaire Marie-Odile Amaury, propriétaire et «responsable de la rédaction»; au Figaro, c'est Francis Morel et non le directeur des rédaction, Etienne Mougeotte; à Libération, le directeur de la rédaction, Laurent Joffrin, détient cette responsabilité. Au Monde, la fonction a toujours été occupé par un journaliste, conformément au souhait du fondateur Hubert Beuve-Méry, sauf pendant la parenthèse Lesourne de 1991 à 1994 et l'intermède Jeantet, journaliste et directeur de la publication sans être directeur du quotidien, du 2 juillet au 19 décembre 2007.

La révocation d'Eric Fottorino de son poste de président du directoire, mercredi 15 décembre, a mécaniquement créé ce glissement de responsabilité. La loi de 1881 précise en effet que «le directeur de la publication est le président du directoire ou le directeur général unique».Une journaliste (au moins) s'en est émue, qui a interpellé la Société des rédacteurs sur le sujet: «Il me parait gravissime que ce ne soit plus le directeur du journal qui ait ce titre mais le directeur général du groupe qui, jusqu’à nouvel ordre, n’a pas de responsabilité éditoriale. La SRM peut-elle nous indiquer si elle trouve cela normal, souhaitable, et si elle a été consultée sur ce point?»

Si les journalistes ne peuvent que constater qu'ils ont eux même acté cette décision en acceptant le rachat en juin, l'alerte montre néanmoins que le poste de directeur du Monde, sans pouvoir de gestion ni responsabilité éditoriale, bordée par le directeur général en haut et par le directeur de la publication en bas, est désormais vidé de toute substance. Les journalistes du Monde ont conservé la prérogative d'approuver la nomination à un poste qui ne correspond plus à rien.

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