Portrait de l'auteur en curateur des idées du temps

«En Egypte comme ailleurs, de nombreux manifestants ne touchent pas un sou sur les photos. Le photographe ou l'agence sont payés, mais l'acteur ne l'est pas. C'est pourtant lui qui fait le scénario, la mise en scène, l'interprétation, tout.» Jugement paradoxal, provocateur, de l'un des piliers des Cahiers du cinéma, période «politique des auteurs», Jean-Luc Godard

«En Egypte comme ailleurs, de nombreux manifestants ne touchent pas un sou sur les photos. Le photographe ou l'agence sont payés, mais l'acteur ne l'est pas. C'est pourtant lui qui fait le scénario, la mise en scène, l'interprétation, tout.» Jugement paradoxal, provocateur, de l'un des piliers des Cahiers du cinéma, période «politique des auteurs», Jean-Luc Godard (in Réponses à Hadopi, par Juan Branco, Capricci, 2011).

L'artiste qui crée fait-il surgir son œuvre de nulle part ou du moins de sa seule subjectivité? Ou est-il «traversé» par les idées de la société dans laquelle il vit, par les œuvres qui le précède, par les esthétiques, les courants, les écoles? «Dans nos sociétés contemporaines complexes et parcourues de phénomènes de circulation, nous sommes d'abord des filtres, explique Yves Citton. Il y a tant de choses qui nous traversent: nous bloquons ce qui nous semble non pertinent ou dangereux, nous laissons passer ce qui nous meut ou nous émeut, mais en essayant de l'infléchir. Chacun recombine, réorganise, transforme.» L'auteur fige momentanément et de façon originale pensées, inspirations, sources, références conscientes ou non, qui sont le matériel commun d'une société.

Le droit d'auteur tel qu'il est formulé encore aujourd'hui clot cette œuvre, elle privatise le savoir public, il interrompt le flux des idées en interdisant à tout autre de rebâtir sur cette cristallisation momentanée. Pourtant, comme le montre Fabrice Rochelandet dans la revue Communications (n°88, mai 2011 et auparavant, dans sa thèse de doctorat, «Propriété intellectuelle et changement technologique: la mise en œuvre des droits d'auteurs dans les industries culturelles», Paris-I, 2000), «avec les licences légales et autres rémunérations pour copie privée, le droit d'auteur est devenu d'avantage un droit à compensation qu'un droit de contrôle sur les œuvres». Avec un régime qui tire insensiblement vers le copyright, la finalité du droit d'auteur est moins la garantie de l'intégrité d'une pensée et d'un art que la possibilité d'en tirer une rémunération.

«Rétrospectivement, on peut voir la clôture de la propriété intellectuel comme un épisode court de l'histoire de la connaissance, ajoute encore Dominique Cardon. La numérisation nous montre de nouveau à quel point la connaissance comme forme de génie incarné par une personne est étriquée: le savoir est constamment repris, réinterprété, mis en connexion avec des savoirs antérieurs; il est un enchevêtrement de conversations qui se fertilisent. Pour se développer, la connaissance a donc besoin de la plus grande liberté de circulation. Et les brevets, les droits d'auteur empêchent cela.»

Il existe pourtant des formes de «piratage» admises: la citation, la parodie, le clin d'œil plus ou moins appuyé... Reconnu par la loi, justifié «par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d'information», il s'agit d'une licence d'utilisation libre accordée à des corporations – artistes, chercheurs, humoristes ou journalistes – dont le législateur suppose qu'elle sauront faire un usage créatif et nécessaire de cette exception légale, tout en respectant une bienséance intellectuelle. Or Internet réintroduit une barbarie dans ce monde «civilisé»: des usagers qui ne parlent pas ce langage, ses formes et ses formats...

«Le seul droit de l'auteur, c'est son devoir de créer»

Le libéral français Bastiat, note Fabrice Rochelandet (Communications), défendait une «propriété intellectuelle universelle, à durée illimitée et librement cessible comme toute autre forme de propriété». Louis Blanc et Pierre-Joseph Proudhon lui opposaient l'idée que la propriété intellectuelle protège essentiellement les intérêts des puissants, perverti la création et limite la circulation des savoirs, donc s'exerce au détriment des intérêts de la société. Pour Proudhon, l'auteur s'endette auprès de celle-ci lorsqu'il crée, parce qu'il puise dans les idées communes, et doit en retour lui rendre par le don de son œuvre.

Jean-Luc Godard: «On confond le droit en tant qu'édifice normatif, pluriel, et le seul droit d'auteur, singulier. Le seul droit de l'auteur, c'est son devoir de créer. Pour le reste, je pense qu'il ne devrait pas y avoir de droits commerciaux, voisins... (...) L'artiste doit se préoccuper de sa rémunération. Il se débrouille comme il peut, mais il doit se soucier de ces questions, se faire payer pour son travail. Ensuite les gens font ce qu'ils veulent. Les peintres vendaient leurs tableaux ou payaient leurs avances. Un Van Gogh finit chez un millionnaire texan alors qu'il devrait être dans un musée. Les tableaux devraient circuler, comme les hommes. Une semaine chez chacun, pour qu'on ait le temps de les voir»

On lui objecterait que le «travailleur intellectuel» ne s'endette qu'auprès de la société, mais plus concrètement auprès de son producteur, de son laboratoire, de son employeur, de ceux qui l'aident, qui l'alimentent, qui le conseillent, qui le relisent, qui l'amendent, bref du collectif qui lui donne les moyens de réaliser l'œuvre et d'en vivre. Et qu'inversement, il n'est pas payé qu'en bon argent, mais aussi en notoriété, en reconnaissance et, pour tout dire, en autorité, dont il fait également bénéficier ses commanditaires.

Dans le cas du logiciel libre, la valeur marchande n'est pas acquittée par les utilisateurs, mais «par la recherche d'un effet de réputation pour les développeurs ou par la commercialisation de services complémentaires à l'utilisation des logiciels». On peut constater la même chose dans la musique populaire où la valeur est passée largement de la commercialisation du disque à celle des places de concerts. Ou dans la presse, qui vend désormais au moins autant que ses contenus son savoir-faire et sa réputation pour l'organisation de colloques, de formations professionnelles, voire l'adhésion à un projet rédactionnel.

Lead time et effets d'apprentissage

La question qui se pose est alors de savoir si ces bénéfices périphériques devenus centraux suffisent à couvrir le coût de l'innovation / de la création, voire de la fausse piste ou de l'échec public qui n'est pas forcément un échec artistique. Pour cela, il faut envisager une spécificité du numérique qui abaisse le coût de production, amoindrit le rôle des intermédiaires et réduit à rien les coûts de reproduction de l'œuvre.

Mais surtout qui accélère le rythme de «publication» tout en morcelant l'invention en micro-innovations et micro-créations (le fameux «distribuez tôt, mettez à jour souvent» d'Eric S. Raymond). «Avant d'être imité, le producteur bénéficie a priori d'un délai de premier arrivé (lead time), poursuit Fabrice Rochelandet. (...). Une telle position permet de bénéficier très rapidement d'effets d'apprentissage et de gagner ainsi un avantage comparatif décisif sur ses concurrents». Dans un système ouvert, la connaissance circule librement, mais l'innovateur joue le coup suivant alors que les suiveurs en sont encore à copier la première découverte.

N'est-ce pas faire fi des édifices complexes qui ont besoin de temps pour se déployer? Individuellement, si: l'économie des grandes œuvres synthétiques est largement bouleversée par cette nouvelle façon d'envisager la «propriété intellectuelle». Collectivement, non, car le fonctionnement en réseau, coopératif, s'il n'offre pas la cohérence de l'«autorat» permet une souplesse, une adaptabilité et une rapidité qui permette de conserver cette ambition créative.

Incontestablement, cette perspective change le statut de l'auteur, sa perspective de création. Sans doute aussi la nature de l'œuvre, plus modulaire, moins maîtrisée aux jonctions. Peut-être même ne sauve-t-elle pas l'auteur – bien que Linux soit attribué au seul Linus Thorvald – dilué dans la multitude. Mais elle permet d'aller au-delà de l'exaspération de Beaumarchais contre les directeurs de théâtre qui s'enrichissaient sur son dos, pour imaginer autre chose.

«Une fois que nous avons détruit, découpé, déconstruit le réel, il nous reste ce réseau de fils métalliques, forts, construction humaine pleine de puissance. C’est ici que continue le travail, écrit Negri. Nous nous saisissons de ces fils et nous les dédoublons, se forment ainsi de nouvelles figures, s’imaginent de nouvelles réalités. L’imagination libère. Dans l’horizon de l’être, la liberté est supérieure, la puissance s’approche de la possibilité. De cette manière, on peut entrevoir de nouvelles subjectivités, de nouveaux champs d’action, de nouvelles synthèses de coopération.»

  • Réponses à Hadopi, suivi d'un entretien avec Jean-Luc Godard, par Juan Branco, 96 pages, 7,95 euros, Ed. Capricci, «actualité critique»
  • Communications, n°88, sous la direction d'Antonio A. Casilli, Le Seuil, mai 2011, 16 euros.
  • Lire aussi Un monde sans copyright... et sans monopole de Joost Smiers, Marieke van Schijndel, Framabooks

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