Reprise du «Monde»: du retard prévu sur le bon à tirer

Pendant quatre jours de juin, dans un grand hôtel d'une station balnéaire catalane, Sitgès, un petit club trié sur le volet va se réunir pour remuer les malheurs du monde.

Pendant quatre jours de juin, dans un grand hôtel d'une station balnéaire catalane, Sitgès, un petit club trié sur le volet va se réunir pour remuer les malheurs du monde. On trouvera, dans ce Davos qui tient à sa discrétion, le groupe Bilderberg, des centristes suisses qui ont viré au brun (Christoph Blocher), l'un des néo-cons époque Bush (Paul Wolfowitz), un décliniste déclinant (Nicolas Baverez), un éventuel futur président des télévisions publiques françaises (Alexandre Bompard), le directeur général de l'OMC et le président de la Banque mondiale, deux reines, une ministre des finances françaises. Pas de raton laveur.

Et aussi trois invités qui devraient parler d'un autre monde, à capitale initiale et en gothique, dont ils aimeraient devenir les nouveaux patrons. Denis Olivennes (groupe Nouvel Observateur) présenté par Claude Perdriel comme le prochain président du directoire du groupe Le Monde, Juan Luis Cebrian, PDG du groupe Prisa qui espère lui aussi prendre la majorité, et Michael Ringier, qui a demandé à avoir accès au dossier. N'y figurent pas le tandem Pigasse-Bergé devenu trio avec l'officialisation de l'arrivé de Xavier Niel (Illiad, autrement dit Free), ni celle, souvent alléguée, jamais déposée, de Carlo De Benedetti (groupe L'Espresso).

A l'approche de la date-limite de dépôt des candidatures, fixée le 15 juin, les repreneurs possibles, comme ceux qui s'apprêtent à leur céder le pouvoir, ont commencé à s'exprimer publiquement, ce qui permet d'avoir une bonne idée de ce que promettent les uns et de ce qu'exigent les autres.

Il apparaît fort peu probable que les dossiers soient prêts et déposés au jour prévu, à l'exception de celui mené par Pigasse, Bergé et Niel. Le conseil de surveillance du groupe devrait alors repousser l'échéance jusqu'à la fin du mois pour pouvoir avoir le choix.

La direction

Eric Fottorino, directeur du Monde, et David Guiraud, directeur général, se sont exprimés dans un entretien au Journal du dimanche daté 29 mai.

David Guiraud fixe le prix de la cession: 60 à 70 millions en argent frais (pas en échange de papier). «Le groupe est assaini. Sa dette est actuellement de 25 millions d’euros, sans compter le remboursement des ORA (69 millions d'obligation à rembourser, mais on peut parier que le repreneur tentera de renégocier la créance). Avec 60 à 70 millions apportés par de nouveaux investisseurs, le groupe peut reprendre son développement.»

Eric Fottorino: il dissocie la propriété de l'outil de travail (perdue à très court terme) de l'indépendance éditoriale. «Lier la propriété du capital d’un journal par ses journalistes et l’indépendance de la rédaction est un abus de langage.»

Il envisage le rôle que pourrait accorder le repreneur aux autorités actuelles et les garanties que la direction juge acceptable: «Je pense qu’il faut continuer de soumettre au vote de la rédaction le choix du directeur du journal. Cela vaut aussi pour Télérama. Les sociétés de personnels se sont aussi exprimées pour la création d’un comité des sages, qui serait un symbole fort.»

Il souligne les points qui feront le choix: «Nous n’avons pas encore toutes les réponses sur plusieurs points clés: la capacité financière du repreneur, sa position en matière de gouvernance, sa volonté de poursuivre notre plan de redressement.»

Les sociétés de personnels du groupe

 

Dans une déclaration commune du début mai, elles énoncent leur conception de l'indépendance à venir: un comité des sages formée par les partenaires historiques: les salariés du groupe, la Société des lecteurs du Monde et l'association Beuve-Méry. «La rigueur et l’équilibre de gestion n’imposent pas que l’entreprise soit livrée à la seule logique des intérêts financiers, publicitaires et marchands. (...) Dans le cadre de la recapitalisation, (le principe de l'indépendance éditoriale) doit se manifester par un pacte avec les nouveaux associés fondant des droits spécifiques et des procédures de contrôle dont l’exercice soit confié à une regroupement d’associés qui en sera le garant.»

Les syndicats du Monde

 

Le discours se focalise évidemment plus sur des questions sociales (maintien de l'emploi), il s'oppose aux «risques de mutualisation» mis en avant par plusieurs repreneurs pour faire des économies et propose d'en faire plutôt sur la «rémunération des dirigeant». Mais il s'inquiète également de l'indépendance des rédaction, comme tout le monde, et, comme personne d'autre, de l'absence de projets de relance rédactionnelle.

«L'intersyndicale entend interpeller la direction, ainsi que les futurs repreneurs, pour obtenir des engagements sur:

  • la préservation de l'ensemble des activités du groupe, le maintien de l'emploi et des conditions sociales dans l'ensemble des filiales. L'intersyndicale sera particulièrement vigilante quant à l'avenir des régies publicitaires et de l'imprimerie mais aussi des risques de mutualisation.
  • le maintien de l'indépendance des rédactions
  • la “gouvernance” interne: modalités de désignation et de rémunération des dirigeants.

L'intersyndicale s'inquiète de l'absence de projet de développement pour l'ensemble du groupe, tant pour le quotidien que pour les magazines.»

La société des lecteurs

Christian Marin, président de la Société des lecteurs, dans Les Echos du 14 mai: «Par le passé, avec nos 12.000 actionnaires, nous avons participé à trois reprises aux augmentations de capital du groupe : grâce à des appels publics à l'épargne, nous avons apporté au total 6 millions d'euros. Nous avons eu cette fois le sentiment que le groupe Prisa essayait de passer en force, sans que d'autres investisseurs n'aient été approchés. Nous nous félicitons qu'il ne soit plus désormais seul en lice.»

Lagardère

Le groupe dispose depuis 2005 d'un droit de préemption en cas de recapitalisation et s'il ne devait pas suivre, de la possibilité d'exiger du repreneur qu'on le dédommage de son investissement au prix de l'époque, soit 50 millions d'euros. Il semble avoir fait son deuil du quotidien mais pas du Monde interactif (LeMonde.fr, Le Post, ...). Ca tombe bien, cette filiale, dont Lagardère détient déjà 34%, est valorisée 87 millions d'euros. La part du Monde vaudrait dont 57 millions. Il n'en faut pas plus pour que certains imaginent un troc: Lagardère part en emportant Le Monde interactif. Rien d'impossible: Le Monde interactif loue déjà la marque Le Monde et achète le contenu du quotidien. Plus compliqué: les bureaux, situés loin de la rédaction du Monde depuis 1998, viennent d'arriver boulevard Blanqui, au siège de la maison-mère. Cette opération reste, selon moi, de l'ordre de la spéculation.

Arnaud Lagardère, dans Le Figaro du 20 avril: «Dans Le Monde, nous avons investi sur la partie Internet que nous allons conserver et nous avons fait un effort sur la partie papier en prenant 17 % du capital. Clairement, nous n'allons pas participer à la recapitalisation du Monde. Mais personne ne pourra le faire sans racheter, au préalable, notre participation. C'est le sens des discussions avec Prisa. Mais rien n'est fait.»

Prisa

Au début, il n'y avait que lui; aujourd'hui, l'offre semble plus lointaine. Un grand groupe de média, déjà dans le capital du groupe, et détenteur du même droit de préemption que Lagardère en cas de recapitalisation. Cela lui donne incontestablement une supériorité dans la négociation. Mais sa santé financière reste précaire, sa capacité à investir en argent frais discutable, et il a su, en se montrant par trop cavalier, se faire détester de beaucoup de ceux qui auront à se prononcer en juin. Le fait que le groupe soit endetté à hauteur de plusieurs milliards et que 57% appartiendra, à terme, à un fonds américains peut compliquer les choses (la loi limite à 20% la participation dans la presse d'investisseurs extracommunautaires).

Juan Luis Cebrian, dans Les Echos du 12 mars: «Nous pensons que la gestion (du groupe Le Monde) doit être normalisée pour assurer son redressement. Nous ferons tout pour aider Le Monde. Sa situation n'est pas aussi difficile que celle d'un journal comme le New York Times. Ses problèmes sont essentiellement liés à sa structure de gouvernance. Il faut rapidement la changer.»

Claude Perdriel

L'Elysée, assure L'Express, y verrait la tentative de créer un groupe de presse pour pousser le candidat social-démocrate à l'élection de 2012. Si c'est le cas, le Château aura l'occasion de le faire savoir sur la question de l'imprimerie du Monde. L'offre Perdriel s'est fait moins pressante après examen du projet de modernisation du Monde Imprimerie (évalué à 25 millions d'euros, pour des sécheurs qui permettront aux rotatives d'atteindre une qualité d'impression capable de retenir les clients). Or l'Etat peut décider d'accorder ou non une aide pour cette modernisation.

Il s'agit au moins autant, pour Claude Perdriel, de négocier un virage dans l'activité du groupe SFA (propriétaire du Nouvel Observateur), qu'il possède et à la tête duquel il vient de placer Denis Olivennes. Le brevet des sanibroyeurs, qui a fait sa fortune, tombe en effet au 1er janvier 2014. A 84 ans, Claude Perdriel gère ainsi sa succession en plaçant son argent dans des secteurs susceptibles d'intéresser Denis Olivennes qui pourrait racheter les parts de sa jeune épouse Bénédicte après sa mort.

Il n'en fait d'ailleurs pas tant mystère, puisque dans une interview accordée à Marianne (21 mai), il annonce clairement: «je n'y serais pas allé si (Denis Olivennes) n'avait pas été à mes côtés.» Dans le même entretien, il dit vouloir prendre «plus de 60%» du capital, éventuellement en accord avec Prisa. Pour financer cela, il va «vendre (s)on appartement, des tableaux…Sans hésiter et j’emprunterai.» Et dit ne pas vouloir revendre des appartements ensuite: «Je ne reprendrai pas le groupe Le Monde sans Télérama, ni d'ailleurs sans toutes ses composantes, Courrier, Le Monde interactif, etc.»

Pour ce qui est de la «gouvernance», il n'a pas l'intention de s'embarasser des sociétés de rédacteurs, comme il l'avait dit aux états généraux de la presse écrite: «Il y a des journaux comme Le Monde où l’excès de pouvoir de la Société des rédacteurs a failli mener le journal a la faillite. (...) Les sociétés des rédacteurs font un peu du basisme (...). Vous ne pouvez pas diriger une entreprise comme ça car ça veut dire que vous faites voter la base à tout moment.» On nous dit pourtant que, pour l'heure, c'est l'hypothèse qui suscite le plus de bienveillance en interne, y compris de ces incontrôlables rédacteurs.

Denis Olivennes a aussi fait connaître ses options sur le site du Nouvel Observateur: «Un: la gestion relève des seuls actionnaires et du seul management. Deux: l'autorité rédactionnelle relève des seuls journalistes. Au Monde, par exemple, seul le directeur a le pouvoir rédactionnel. Et il doit recueillir le suffrage de sa rédaction au moment de sa désignation.» «Louis Schweitzer, s’il le veut bien, demeurera à la présidence du Conseil de surveillance. Eric Fottorino et David Guiraud continueront eux aussi à accomplir leur mission au sein du directoire.»

L'Espresso

Au début de l'affaire, on le donnait allié à Prisa. Puis La Correspondance de la presse a annoncé que le groupe italien, qui édite notamment La Repubblica, envisageait d'y aller seul. Ce qu'il a démenti à plusieurs reprises, mais, nous dit-on au Monde, parce que l'information est sortie avant que les actionnaires ne soient tenus au courant. Selon nos informations, ces contacts sont pourtant bien réel, mais le groupe de Carlo De Benedetti, côté en Bourse, attend le dernier moment pour se déclarer et éviter trop de turbulences sur son cours. A 75 ans, Benedetti a annoncé le 26 janvier qu'il quittait toutes ses fonctions de direction pour ne garder que la «responsabilité éditoriale» du groupe L'Espresso.

Pigasse-Bergé-Niel

L'arrivée jeudi 27 mai de Xavier Niel (Free) a donné beaucoup de corps à cette hypothèse, notamment pour la surface financière que ces trois représentent. Il reste que la présence de Matthieu Pigasse inquiète plutôt les journalistes du Monde.

C'est un attelage assez atypique. Un banquier d'affaire qui a racheté Les Inrockuptibles pour en faire un magazine d'information générale, en débarquant le patron historique Christian Fevret, un mécène qui a déjà participé à plusieurs aventures de presse (Globe, Courrier international, Têtu, Libération...) et maintenant un «net-entrepreneur» qui s'est intéressé à Politis et a investi dans Mediapart et Bakchich.

Dans ce trio, seul Pierre Bergé s'est exprimé publiquement, sans dire grand chose hélas, sinon sur les possibilités de conflit d'intérêt de Matthieu Pigasse: «S'il y avait un conflit d'intérêts, ça se verrait tout de suite. Nous avons déjà vu des journalistes se mettre en grève très vite.»

Ringier

La surprise de dernière minute: le groupe de presse suisse Ringier a fait savoir jeudi 27 qu'il souhaitait regarder le dossier, sans pour l'instant faire d'offre. Pour voir. Pour montrer, comme Prisa, qu'on est dans le paysage. Il est assez peu crédible qu'il y aille seul puisque la Suisse ne fait pas partie de l'Union européenne et qu'un groupe suisse ne peut détenir plus de 20% du capital d'une entreprise de presse française. Mais il peut venir renforcer l'offre d'un autre repreneur.

Michael Ringier ne s'est pas exprimé sur le dossier, mais sur son blog, Jean-Claude Péclet, journaliste suisse, évoque l'interview qu'il avait réalisée pour Le Temps, en 2008:

«Votre famille est d'origine française. Investiriez-vous dans Le Monde?
– Ce qui s'y passe est un triste spectacle. Nous n'avons aucune raison d'y investir vu sa structure capitalistique actuelle. Les médias contrôlés par ceux qui y travaillent, ça ne marche pas, ni au
Monde, ni au Spiegel. Le personnel doit avoir son mot à dire, mais je ne crois pas à la «démocratie actionnariale» dans ce secteur. D'une manière générale, la presse française est beaucoup trop centrée sur elle-même et affaiblie par le pouvoir excessif des syndicats.»

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