Liberté d'expression en Thaïlande: Jiew condamnée à 8 mois avec sursis

Prachataï – à quelques milliers de kilomètres près –, c'est un peu Mediapart : un site d'information indépendant thaïlandais, obnubilé par la question sociale et la régression démocratique mais surtout participatif, largement ouvert à la parole de ses lecteurs. Et c'est pour cette libre parole que sa responsable, Chiranuch Premchaiporn (@Jiew) vient d'être condamnée à 8 mois de prison avec sursis et période de probation d'un an, ainsi qu'à une amende de 20.000 bahts (500 euros).

© Appel à manifester du site FACT. © Appel à manifester du site FACT.

Prachataï – à quelques milliers de kilomètres près –, c'est un peu Mediapart : un site d'information indépendant thaïlandais, obnubilé par la question sociale et la régression démocratique mais surtout participatif, largement ouvert à la parole de ses lecteurs. Et c'est pour cette libre parole que sa responsable, Chiranuch Premchaiporn (@Jiew) vient d'être condamnée à 8 mois de prison avec sursis et période de probation d'un an, ainsi qu'à une amende de 20.000 bahts (500 euros).

C'est moins que ce que Jiew risquait – elle encourait une peine de 20 ans de prison pour « commentaires critiques à l’encontre de la monarchie » – et plus que ce que mérite le crime de ne pas avoir retiré assez promptement (vingt jours au maximum) des commentaires relevant de la loi sur la criminalité informatique (Computer Crimes Act) en sa qualité d'hébergeur du contenu. Elle est également poursuivie pour crime de lèse majesté pour lesquels elle risque une peine maximale de 50 ans de prison (5 ans par commentaire incriminé)

Le reçu de l'amende de 20.000 bahts. Le reçu de l'amende de 20.000 bahts.

« Je pensais être acquittée, mais je trouve le verdict logique et raisonnable », a-t-elle déclaré à la presse, sans s'en satisfaire puisqu'elle est néanmoins jugée coupable. Je pense toujours que ce jugement aura des conséquence sur l'autocensure. »  «De plus en plus de modérateurs et d'hébergeurs vont censurer les discussions sur la monarchie de peur d'être poursuivi pour les commentaires d'autres personnes », a de son côté commenté Brad Adams, directeur de Human Rights Watch pour l'Asie.

L'incrimination de lèse-majesté, nous avait Jiew expliqué lorsque nous l'avions interviewé en décembre 2011, est utilisé à tous propos par les plaignants soucieux de faire disparaître un texte publié sur Internet – à la manière du délit de diffamation en France, lui aussi résidu anachronique des crimes d'honneur de l'ancien régime. « En terre siamoise bouddhiste, en 2009, le monarque demeure d’une essence semi divine (plus encore que l’empereur du Japon) avec laquelle il ne vient à personne l’idée de badiner ou d’entretenir des coliques infantiles. Comme toujours dans ce cas de figure, la sacralité embrasse son entourage immédiat. Il en résulte que voir un étranger coucher par écrit pour diffusion publique des remarques affectant son honneur ou celle de ses proches confine à l’anathème », expliquait Francis Deron à propos de la condamnation d'un Australien.

Manifestation de soutien. © Jiew Manifestation de soutien. © Jiew
 Mais il ne s'agit pas là de particularisme culturel, expliquait Jiew: « Nous sommes attaqués par des groupes politiques qui tentent de faire croire que nous sommes opposé à la monarchie Nous avons fondé Prachataï en 2004 parce que les médias, en Thaïlande, sont très contrôlés par les pouvoirs économiques et politiques. Progressivement, nous sommes devenus plus populaires et nous avons commencé à jouer un rôle dans la société thaïlandaise, notamment lors du coup d'Etat en 2006. » C'est précisément cette influence et cette exposition offerte aux commentaires des lecteurs que l'accusation veut combattre en dissuadant le site de laisser son site si grand ouvert à la parole des Thaïlandais. 

Yingluck Shinawatra (à gauche). Yingluck Shinawatra (à gauche).
Depuis le coup d'Etat en effet, les autorités thaïlandais appliquent avec une sévérité accrue, de façon systématique, les lois sur le crime de lèse majesté à la moindre critique publiée ici ou là, malgré les promesses de la première ministre Yingluck Shinawatra de rétablir les normes démocratiques dans le pays. En décembre 2011, la police a mis en place à Bangkok une « tour de contrôle » chargée de traquer la critique en ligne et, depuis lors, plus de 5 000 pages Web ont été supprimées sur ce motif, selon Human Rights Watch. 

Depuis le 16 mai, un autre contributeur, Pravit Rojanaphruk (@PravitR), reporter à The Nation, est à son tour poursuivi pour lèse-majesté à cause de sept articles publiés par Prachatai, dont l'un est traduit en anglais et lisible sur le site en anglais de Prachatai, « The Power of Comparing the King to “Father” of the People ».

Reporters sans frontières signale deux autres cas : celui de Somyos Prueksakasemuk, ex-rédacteur en chef du magazine Voice of Taksin, arrêté le 30 avril 2011 pour avoir refusé de révéler la véritable identité de l’auteur de deux articles critiques à l’égard du roi Bhumibol Adulyadej, et celui de Joe Gordon, blogueur condamnée le 8 décembre 2011 à deux ans et demi de prison ferme pour avoir traduit et publié sur son blog des passages de la biographie interdite du roi Bhumibol Adulyadej, Le roi ne sourit jamais, de Paul Handley.

Ampon Tangnoppakul, dit Oncle SMS, a été condamné le 23 novembre 2011 à vingt ans de prison pour des SMS « insultants à l’égard des monarques ». Il est mort depuis lors. L'Electronic Frontier Foundation rappelle en outre que le fait de recommander ou de partager sur Facebook (13 millions d'utilisateur en Thaïlande) un contenu interdit relève également du crime de lèse-majesté comme en témoigne le cas de Wipas Raksakulthai, arrêté en avril 2010 pour une publication sur son compte. En tout, plus de 300 personnes ont été poursuivies depuis 2006.

 

Lire aussi:

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.