Libye, le beau rôle d'Anne Lauvergeon

Anne Lauvergeon a bien joué un rôle positif dans les affaires libyennes, en contrant les ambitions nucléaires de Kadhafi. C'est tout à son honneur. Mais cet épisode n'exonère en rien ses responsabilités présumées dans l'affaire UraMin.

Les derniers éléments concernant l'actualité libyenne et publiés par Mediapart reviennent sur le rôle joué par Anne Lauvergeon qui s'est donc opposée à la vente de réacteurs nucléaires à la Libye de Kadhafi. L'ancienne présidente du directoire d'Areva endosse enfin un beau rôle. Il était temps. Après des mois difficiles - étirement sans fin des deux instructions UraMin, et démantèlement d'Areva, sa fierté - Anne Lauvegreon revient dans une meilleure posture que celles désormais dénoncées par ceux qui hier couvraient d'éloges "Atomic Anne". Les thuriféraires devenus procureurs s'en sont donné à coeur joie, accablant l'ancienne patronne du groupe. On peut noter que dans le même temps, à l'inverse, le gouvernement confiait à l'un des co-responsables du désastre Areva, puisqu'il en a été le président du Conseil de Surveillance, la responsabilité du rapport de la réforme de la SNCF. Dans les affaires Areva, il existe une "méchante" bien pratique, Anne Lauvergeon, et quelques candides naïfs, au premier rang desquels l'état actionnaire.

Soyons donc justes : tout n'est donc pas à renier dans le bilan Lauvergeon puisqu'au moins cette dernière à ralenti sinon empêché une coopération nucléaire dangereuse voire funeste avec le colonel Khadafi. Cette "résistance" s'est effectuée malgré la pression d'un environnement politique néfaste, celui du pouvoir de Nicolas Sarkozy. Et, c'est tout à son honneur, Lauvergeon ne "surcommunique" pas sur ce sujet pourtant très d'actualité, laissant à d'autres le soin de témoigner sur son action de l'époque. Ces deux premiers paragraphes ne sont ni acides ni sarcastiques. Reconnaître ce qui est juste n'est pas une question d'élégance, mais de cohérence et de bon sens.

Néanmoins, la fin du papier de Mediapart est distrayante. Dans un extrait de son document publié chez Plon en 2012, "La femme qui résiste", Anne Lauvergeon affirmait : "Le nucléaire ce n'est pas anodin. On ne peut pas vendre n'importe quoi à n'importe qui". En référence au scandale UraMin - trois gîtes inexploitables d'uranium en Afrique acquis par Areva 1,8 milliard d'euros en 2007 - on pourrait retourner à Anne Lauvergeon la question : "Le nucléaire n'étant donc pas anodin, peut-on alors acheter n'importe quoi à n'importe quel prix" ?

On peut louer donc le rôle d'Anne Lauvergeon dans l'affaire libyenne, quand bien même cette dernière s'en sert parfois pour s'affranchir d'autres opérations présumées moins louables. Dans un droit de réponse début 2015 à l'émission de radio "Rendez-vous avec X" de France Inter, reprochant aux journalistes d'Inter de s'être inspirés d'un scénario adapté de mon roman à clefs "Radioactif" sur l'affaire UraMin, Lauvergeon écrivait : "J'ai d'autant moins pu chercher par des moyens illégaux à obtenir un marché de réacteurs nucléaires en Afrique du Sud qu'au même moment, en septembre 2007, je me suis opposée à la vente de réacteurs nucléaires à la Libye de Kadhafi". Chacun pourra juger de la part de bonne ou mauvaise foi dans cette affirmation, les deux affaires n'ayant strictement rien à voir l'une avec l'autre. Bravo donc à Anne Lauvergeon pour sa capacité de résistance au sordide projet libyen, ce courage ne devant pas pour autant constituer un certificat de vertu pour le reste de sa gestion d'Areva.

Je profite du reste de cette actualité pour annoncer un nouveau développement épique dans l'affaire UraMin, puisque l'on apprend que deux années après l'acquisition d'UraMin par Areva en 2007, on retrouvera les vendeurs et les acheteurs "partenaires" dans une sombre opération d'achat de gisement d'uranium en Espagne en 2009, les vendeurs d'UraMin, Stephen Dattels en tête avec sa holding Polo Resources à la manoeuvre. Cette fois, c'est la compagnie espagnole Enusa, la soeur ibérique d'Areva, qui a été victime d'une bien vilaine entourloupe dans le dossier de Berkeley Resources (Salamanca Project), la compagnie propriétaire des gisements. Cette affaire, qui fera l'objet de développements dans ce blog, et j'espère ailleurs dans des médias français, ne sera quant à elle peut-être pas étouffée, puisque portée par des militants écologistes espagnols, par les élus locaux et par un ancien juge anti-corruption de remarquable renommée. 

David Mamet avait réalisé en 1997 un sublime et très sophistiqué film d'arnaque, "La prisonnière espagnole". On pourrait reprendre ce titre pour illustrer l'escroquerie présumée que paraît constituer le cas Berkeley-Salamanque. L'Espagne ne porte pas décidément pas chance à Areva, puisque c'est l'abbaye espagnole d'Arevalo, dédiée à Notre-Dame des Angoisses, qui a inspiré le nom du groupe créé par Anne Lauvergeon...

Personne chez Areva ne pourra aujourd'hui désigner l'équipe des vendeurs d'UraMin comme des arnaqueurs puisque ces derniers, deux ans après l'acquisition de 2007, étaient à nouveau en lien avec les dirigeants du groupe français. Si Areva avait été victime d'une arnaque, pourquoi se retrouver partenaires en affaires deux années plus tard avec ceux qui auraient "enfumé" la compagnie publique ? Une nouvelle coïncidence, comme de bien entendu... 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.