Hillary Clinton dans l'affaire UraMin

L'affaire UraMin réserve bien des surprises, au delà même des enjeux franco-français (pourtant considérables). Elle concerne également à présent la candidate Hillary Clinton, qui se promet de lutter contre l'opacité de la finance internationale, mais dont les liens avec certaines personnalités de ce même milieu s'avèrent plus que troublants.

Depuis plusieurs semaines, les arguments les plus légitimes de Bernie Sanders restent ses accusations concernant la collusion entre les puissances de l'argent et Hillary Clinton. Hillary Clinton, dont l'investiture démocrate paraît désormais inéluctable, ne s'embarasse guère de scrupules concernant l'origine de ses donateurs, pas plus que les Clinton ne se sont jamais trop posés de questions sur l'honorabilité des financiers de leur fondation. L'affaire des Panama Papers, en reliant une nouvelle fois l'homme d'affaires canadien Frank Giustra à la famille Clinton, donne l'occasion d'apporter un éclairage étonnant quant aux relations sulfureuses d'Hillary et de Bill.

Au Canada, depuis le milieu des années 2000, la fondation Clinton (qui promeut directement ou au travers d'ONG des programmes en faveur des femmes dans les pays en développement, et assiste les pays victimes des bouleversements climatiques) bénéficie du soutien conséquent de sa "filiale" canadienne, la Clinton Giustra Enterprise Patnership qui n'est pas dirigée par n'importe qui, mais par le tycoon canadien de l'or de l'uranium et du pétrole, qui lui a donné son nom : le flamboyant Frank Giustra.

Ce dernier est plus qu'un proche pour Bill Clinton auquel il prête pour ses voyages overseas son McDonnell Douglas D-87, un jet qui en version commerciale peut acceuillir tout de même cent trente passagers. Clinton, pour la fondation duquel Giustra a tout de même récolté plus de 100 millions de dollars, n'est pas un ingrat. Il a obtenu pour son ami un faramineux contrat sur l'or colombien...

Mais surtout l'entrée sur le marché très fermé de l'extraction d'uranium au Kazakhstan, où, en 2005, suite à un dîner entre Bill Clinton et le président Nursultan Nazarbayev, Giustra crée une compagnie "junior", Urasia, à laquelle le gouvernement kazakh concède trois gisements pour 60 millions de dollars. Le contrat avec Kazatomprom, l'entreprise publique atomique kazakhe est très surprenant, les projets concédés étant faramineux : North Kharasan, South Inkaï et surtout 30% de la mine géante d'Adkala. Deux ans plus tard, en 2007, Giustra revendra sa "junior" pour un total de 3,1 milliards de dollars à une compagnie minière d'envergure.

De cette réussite extravagante, aux bons soins des Clinton, Stephen Dattels, un homme d'affaire canadien, dont Giustra est le modèle, battira le schéma de "l'affaire UraMin", en offrant en juin 2007 sa compagnie junior du même nom à l'offre publique d'achat d'Areva, pour 2,490 millions de dollars. Stephen Dattels et ses complices se vanteront de leurs exploits dans un mémoire dénommé "A team enriched" ("une équipe enrichie", ni plus ni moins), dans lequel ils avoueront avoir copié le schéma d'Urasia de Frank Giustra pour UraMin. Une notable différence distingue cependant les deux affaires : au Kazakhstan, les trois gisements étaient exploitables, ceux africains d'UraMin ne le sont pas.

Frank Giustra doit son exceptionnelle fortune à l'entregent de Bill Clinton, et Stephen Dattels doit la sienne à l'opportunisme de son modèle Giustra. Nulle surprise donc de retrouver dans la liste enfin publiée en 2015 des vingt premiers donateurs de la Clinton Giustra Enterprise Patnership, Stephen Dattels.

Mais les Clinton décidément sont reconnaissants. Hillary devient Secrétaire d'État en décembre 2009. Quelques semaines plus tard, sur intervention de l'ambassadeur US au Bangladesh, la mine de charbon de Phulbari fermée depuis trois ans en raison d'émeutes locales déclenchées contre l'exploitation du site polluant (et en raison d'expropriations massives et sauvages), réouvre soudainement sur décision du gouvernement. L'un des gros actionnaires qui contrôle Phulbari n'est autre que Steve Dattels, à travers sa compagnie Polo Resources. Quelques semaines plus tard, toujours avec l'assistance des autorités américaines, Polo Resources prendra des participations dans un projet charbonnier d'envergure en Mongolie.

L'essentiel de ces informations proviennent de l'ouvrage de Peter Schweitzer, "Clinton Cash", publié en mai 2015 aux États-Unis, et reprises par le Washington Post et le Wall Street Journal à l'occasion également de la publication de la liste des donateurs. Par ces publications, on apprend aussi que c'est à travers sa compagnie offshore immatriculée aux Îles Vierges Britanniques, Polo Resources, que Stephen Dattels a financé la fondation Clinton. Il convient également de préciser que Polo Resources a joué un rôle non négligeable dans les transactions ténébreuses de l'affaire UraMin.

Bernie Sanders est dans la vérité en révélant les accointances coupables des Clinton, et d'Hillary en particulier, qui n'a pas manqué, lorsqu'elle était Secrétaire d'État d'influer au bénéfice de Stephen Dattels au Bangladesh. Mais Sanders est loin encore d'imaginer l'origine parfois opaque et sulfureuse de l'argent des donateurs.

En mai 2015, Peter Schweitzer, le Washington Post et le Wall Street Journal révélaient donc le nom de Dattels parmi les donateurs, mais ne faisaient pas le lien avec l'affaire UraMin.

À l'heure où ce dossier devient en France un scandale d'état, quand 2,490 millions de dollars - 1,8 milliard d'euros - ont été purement subtilisés à l'État, et que cette perte a entraîné en parallèle de l'échec du programme EPR la très grande fragilité d'Areva et aujourd'hui celle d'EDF, il est tout de même confondant de découvrir que l'un des architectes et responsables de cette opération, le dénommé Stephen Dattels (un homme pour le moment sans visage, aucun cliché de lui n'étant encore disponible, fait étonnant pour un homme d'affaires international) se révèle être l'un des plus gros donateurs de la fondation Clinton, et que les dollars distribués ont l'odeur nauséabonde de l'affaire UraMin.

Parce que désormais deux informations judiciaires ont été ouvertes par le parquet national financier concernant l'offre publique d'achat très particulière d'Areva sur UraMin (OPA donc aujourd'hui considérée comme suspecte par les magistrats du pôle financier), Hillary Clinton doit publiquement s'expliquer sur l'origine des millions d'actions cédées par Steve Dattels, dont la fortune a été principalement constituée par les bénéfices dégagés par cette OPA. Les instructions concernent en effet autant les motivations des acheteurs, soit les dirigeants à l'époque d'Areva, que la valorisation douteuse d'UraMin par ses vendeurs. Si la justice française juge dans l'avenir cette acquisition frauduleuse, alors les Clinton auront à justifier les donations de Stephen Dattels. Ce soupçon touche tout de même la désormais favorite de l'élection présidentielle américaine.

Ni plus ni moins.

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