UraMin, à l'heure de la vérité ?

L'affaire UraMin entre dans une nouvelle phase, celle d'une médiatisation de masse, ouverte d'ailleurs à certaines dérives, mais demeure, hélas, de la part des bénéficiaires de l'opération et des éventuels mis en cause, l'apologie du mensonge. Concentrer les accusations sur des cibles trop visibles, trop évidentes ? S'en tenir aux bilans comptables ? La morale, ou bien plus simplement la vérité ?

L'affaire UraMin prend depuis quelques heures l'envergure qui devrait être la sienne depuis plusieurs années. Mediapart, notamment, à travers la longue et exhaustive enquête de Martine Orange, a contribué à une part décisive de l'établissement de la vérité. J'ai pour ma part publié en 2014, sous la forme d'un roman, Radioactif, une intrigue certes fictionnelle, mais basée sur une expérience personnelle qui me vaut le statut de témoin. Une histoire dans laquelle une grande partie des sommes levées par l'OPA - obscure, ténébreuse, frauduleuse ? - d'Areva de juin 2007 sur la compagnie junior UraMin, auraient servi à alimenter une trésorerie parallèle chargée, entre autres, de rémunérer des commissions liées au développement du programmes EPR dans le monde, et plus particulièrement en Afrique du Sud.

J'ai eu l'occasion de répéter ces accusations plusieurs fois, hors contexte du roman, sans avoir jamais été une seule fois poursuivi en diffamation. Aujourd'hui, on approche de la vérité, grâce à la tenacité de certains journalistes d'investigation, Martine Orange en tête, et au travail des magistrats et des officiers de police judiciaire enquêteurs. Sur ce point, je souhaite préciser que l'enquête préliminaire a débuté en avril 2014, et se poursuit aujourd'hui avec une instruction ouverte confiée par le parquet national financier à trois magistrats chevronnés. Le temps paraît long pour un dossier dans lequel on soupçonne une escroquerie à hauteur de 2 milliards d'euros. Mais cette latence n'est pas, comme l'argumente désormais habilement l'avocat d'Anne Lauvergeon, Jean-Pierre Versini-Campinchi, la conséquence d'un manque de preuves, mais plutôt d'un trop d'éléments, d'un trop de témoignages, qui nécessitent recoupements, spécifiquement à l'étranger, dans le cadre de demandes de coopérations internationales de justice. Il ne suffit pas de trois magistrats, si ces derniers ne peuvent s'appuyer que sur une équipe restreinte d'enquêteurs de police, même très qualifiés. Aux États-Unis, si l'État avait été abusé de plusieurs milliards de dollars, les autorités fédérales auraient déployé un arsenal judiciaire et policier sans précédent. Cependant, nous ne sommes pas à Washington, mais à Paris, où l'on se réclame sans cesse de l'indépendance de la justice, qui, sans moyens adéquats, avance à une vitesse évidemment décevante. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.

Après avoir bénéficié d'un traitement plutôt indulgent, la figure d'Anne Lauvergeon est, ces dernier jours, de plus en plus médiatiquement exposée. On tire aujourd'hui volontiers sur l'ambulance. Ceux qui hier ménageaient ou encensaient Atomic Anne désignent désormais Cruella à la vindicte populaire. C'est presque pathétique. Pour ma part, je trouverai injuste qu'Anne Lauvergeon, sans l'éxonérer des responsabilités premières qui sont les siennes dans ce naufrage, représente la seule figure emblématique de l'affaire UraMin. Les devoirs des uns et des autres, et je pense à ceux de l'État actionnaire qui se dédouane volontiers, ne doivent pas être minorés, pas plus que ceux des décideurs politiques de l'époque. On a attendu le début du quinquennat de Nicolas Sarkozy pour lancer l'OPA. Rien ne permet d'exclure que l'agenda de l'acquisition d'UraMin n'ait pas été conditionné par des impératifs que l'on pourra cette fois réellement qualifier de "ténébreux". Anne Lauvergeon et son prétendu "encombrant" époux, Olivier Fric, Patrick Balkany - ce dernier tout naturellement désigné comme "l'indispensable voyou de service" - et quelques autres indélicats (c'est un euphémisme) pris dans les filets, ne doivent pas régler l'addition pour tout le monde. Au bientôt procès en sorcellerie d'Anne Lauvergeon, je préfèrerais donc demain celui des défaillances de l'État actionnaire. Ce serait nettement plus salutaire.

Pour l'heure, c'est Anne Lauvergeon sur laquelle se concentre l'essentiel de l'artillerie lourde. J'aimerais que cette femme, à la hauteur de ses qualités et de ses années passées au service de l'État, puisse elle aussi participer à l'établissement de la vérité. Il n'est plus depuis longtemps question de morale dans cette affaire. Pour ma part je ne m'inscris ni parmi les procureurs de moralité, ni dans les ligues de vertu, nul n'étant placé dans ce bas monde pour administrer des leçons à quiconque. Il s'agit bien de vérité, et seulement de vérité.

Changer de logiciel, ou de paradigme, à un moment donné de sa vie, représente, je trouve, un chemin enviable, digne et honorable, notamment lorsqu'il s'agit de l'essentiel (et à fortiori, lorsque défendre l'indéfendable devient acrobatique, et surtout absurde). Même devant la justice, faute avouée n'est-elle pas à moitié pardonnée ? 

Mais Anne Lauvergeon n'en prend pas le chemin. C'est regrettable. Elle n'a officiellement et personnellement réagi que deux fois depuis l'ouverture de l'enquête préliminaire d'avril 2014. La première, à l'occasion d'une conférence de presse très corporate, où "Tout allait bien, madame la Marquise". N'est-ce pas ?

La seconde réaction, qui illustre l'argumentation très légère de l'ancienne patronne d'Areva, concernait une émission de France Inter de janvier 2015, "Rendez-vous avec X", dans laquelle étaient mentionnés les soupçons de rétro-commissions et de corruption soulevés dans Radioactif. Je me permets de reproduire ici le droit de réponse d'Anne Lauvergeon imposé alors à France Inter, qui vaut son pesant d'uranium.

“Vous avez adopté le scénario de l’ouvrage de fiction de Vincent Crouzet [le roman policier Radioactif publié en 2014 par les éditions Belfond, NDLR], totalement irréaliste pour au moins quatre motifs :

  • Areva a interdit toute commission.
  • Areva a acquis Uramin par OPA à la bourse de Toronto auprès de six mille actionnaires différents dont Areva a ignoré l’identité comme le veut la réglementation boursière. Aucune commission occulte n’aurait donc pu être dégagée dans une telle opération.
  • La chronologie est absurde : l’appel d’offre sur les réacteurs nucléaires par l’Afrique du Sud, n’a été lancé que six mois après l’OPA.
  • J’ai d’autant moins pu chercher par des moyens illégaux à obtenir un marché de réacteurs nucléaires en Afrique du Sud qu’au même moment, en septembre 2007, je me suis opposée à la vente de réacteurs nucléaires à la Libye de Kadhafi.

Enfin, comment imaginer que je puisse cautionner un tel montage, alors même que j’ai lutté en permanence contre les intermédiaires qu’on a pu vouloir nous imposer.”

 

Je reproduis d'autant plus volontiers ce droit de réponse aujourd'hui, que le second motif invoqué par Anne Lauvergeon vient d'être invalidé par l'enquête de Martine Orange et Yann Philippin publiée dans Mediapart le 2 février dernier, dans lequel il est recensé 427 actionnaires composant 97% du capital. Anne Lauvergeon évoque ici six mille actionnaires. C'est possible, mais cela signifie donc, même si je calcule évidemment beaucoup moins bien qu'une ingénieure du corps des Mines, que 5573 d'entre eux portent 3% du capital. Il n'existe donc pas "d'actionnariat public", comme le laissait supposer le droit de réponse.

Le premier motif lapidaire, "Areva a interdit toute commission", prête à minima à sourire, surtout quand on traite avec des personnalités éminemment désintéressées, tel le président kazakh, l'irréprochable et incorruptible Nursultan Nazarbayev (dont les membres de la famille proche représentent les dix premiers milliardaires du pays). Et avec les dirigeants de l'industrie nucléaire chinoise, une partie des interlocuteurs officiels chinois d'Areva ayant été convaincus de corruption par la justice de leur pays. Mais il est vrai, que, dans le monde français des affaires, de corruption, mot non pas tabou mais vulgaire, il n'est jamais question.

Le troisième est à peine plus sérieux. Certes l'appel d'offre officiel des réacteurs EPR en Afrique du Sud est postérieur à l'OPA de juin 2007, mais Anne Lauvergeon fait officiellement partie depuis 2005 de l'instance de conseil en matière d'investissement stratégiques du président sud-africain de l'époque, Thabo Mbeki, l'International Investment Advisory Council, où - sinon elles se décident, - circulent toutes les informations cardinales, notamment celles en matière d'énergie. À ce titre, et puisque le droit de réponse d'Anne Lauvergeon m'en donne l'occasion, je précise que la patronne d'Areva y côtoyait, dans un cénacle restreint, le président d'UraMin, Samuel Jonah. Extraordinaire hasard, ou bien double conflit d'intérêts ?

Le quatrième motif, le lien entre le marché sud-africain et les potentialités libyennes, est bien entendu, pardon Madame, vide de sens. Quel rapport ?

Enfin, pour rebondir sur les propres mots d'Anne Lauvergeon, qui lève finalement à merveille les lièvres, on aimerait bien enfin savoir qui a donc cherché à lui imposer des intermédiaires (seules évidemment des personnalités de haut rang pouvant se permettre "d'imposer" des intermédiaires à la toute puissante présidente d'Areva). Et surtout, à quelle finalité ?

Quoi d'autre ?

Je ne sais pas si nous parviendrons, au regard donc des réactions des principaux intéressés, à approcher un jour de la vérité. En revanche, mauvaise gouvernance ou pas, escroquerie ou pas, rétro-commissions ou pas, l'affaire UraMin devrait au minimum amener à faire réfléchir :

1/ L'État sur son devoir de contrôle sur les compagnies publiques ou para-publiques - et en plus encore pour celles contrôlant des secteurs stratégiques -.

2 / Le législateur sur le statut des lanceurs d'alerte, et leur protection face à leur employeur (aucun SOS chez Areva, ou bien chez les autorités publiques, vers "l'extérieur" au moment des faits).

3/ La communauté nationale sur l'organisation du pouvoir en France, soit la concentration des élites, et leur impunité, au risque sinon d'alimenter tous les populismes.

En février 2016, neuf ans après l'OPA d'Areva sur UraMin, au-delà des bilans comptables d'Areva, du long aveuglement et de la veulerie de ses dirigeants, de la dégradation de l'image de la France, des légitimes suspicions sur ses élites, des 2 milliards d'euros et plus perdus par l'État, le plus dommageable demeure les conséquences humaines de ce dossier. En République Centrafricaine, la dégradation, liée à l'affaire UraMin, des relations entre Paris et Bangui ayant contribué au désastre de la récente guerre civile. Et en France, les milliers d'emplois perdus chez Areva, et par conséquence chez ses fournisseurs. Le destin de chacune des familles concernées mériterait de la part d'Anne Lauvergon, qui n'a jamais renié son appartenance philosophique à la gauche, en entretient l'image, et qui poursuit irrésistiblement sa carrière de femme d'affaires (une vraie success story), quelques mots. Juste quelques mots.

Cela mérite, oui, de la part de tous, plus de dignité.  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.