Bruno Le Maire et Areva-UraMin : le poids des mots

Le 12 juillet 2017, Bruno Le Maire, ministre de l'Économie et des Finances, avec des mots d'une grande sévérité, a fustigé devant la Commission des Finances du Sénat, la gestion passée d'Areva. Une première de la part d'un ministre de tutelle. Pour nous qui dénonçons : des mots qui nous soulagent, nous réconfortent, et repoussent le découragement.

Dans l'affaire UraMin, comme dans les autres scandales périphériques touchant Areva (Le Creusot, Imouraren, Uraniumgate, l'usine MOX aux États-Unis, etc... - n'en jetez plus la coupe est pleine), pour tous ceux qui dénoncent, les vrais journalistes d'investigation, les lanceurs d'alerte, les témoins, le quotidien se résume à un seul mot : frustration.

Frustration de ne pas être entendus, frustration d'être décridibilisés par les réseaux formels et informels des nombreux et puissants mis en causes, frustration de la lenteur des agendas judiciaires. Il convient d'être solides, et les uns, et les autres, pour affronter des mondes qui ne nous épargnent pas.

De temps à autre, nous reprenons espoir : un élément vient s'additionner aux pièces du dossier, quelqu'un apporte sa contribution à l'établissement de la vérité, un nouveau témoin s'avance, puis se rétracte, et parfois même certains jouent avec les uns et les autres en cherchant à nous intoxiquer par des informations vérolées. Bref, il s'agit d'un jeu pervers dont nous ne sortons pas vainqueurs. Pendant ce temps, chez Areva, pourtant partie civile, personne ou presque ne vient spontanément témoigner sur les dessous de l'OPA d'UraMin de 2007. Seuls quelques cadres supérieurs téméraires, une poignée, et des géologues, tous évidemment décridibilisés en interne, ont eu cette démarche courageuse, volontaire.

Cependant, depuis quelques heures, quelque chose a changé. Pour la première fois, un ministre de tutelle de la filière électro-nucléaire s'est exprimé avec des mots forts, avec des mots justes. Quand hier 12 juillet 2017, devant la Commission des Finances du Sénat, Bruno Le Maire, ministre de l'Économie et des Finances, fustige la gestion de l'ancienne direction d'Areva, il emploie les mots que nous crions depuis des mois, depuis des années :

"Véritable scandale républicain, gestion indigente, dissimulation systématique, connivence, connaissance entre les uns et les autres, absence de contrôle de l'État..."

Devant le cénacle plutôt feutré du Palais Médicis, Bruno Le Maire emploie même le qualificatif "révoltant". Plus tard, dans la matinée, le ministre montrera la même sévérité devant les députés. 

Pour la première fois, par la voix de son ministre autorisé, l'État reconnaît sa faute. Pour la première fois, l'une des plus hautes autorités de la République dénonce, au-delà de "l'affaire grave" levée par le pré-rapport de la Cour des Comptes de 2014, ce qui apparaît donc pour lui comme "un véritable scandale républicain". Bien entendu, nombreux anticiperont en réclamant, au delà des paroles, désormais des actes forts pour punir les coupables. Mais déjà, ces quelques mots rétablissent l'autorité malmenée d'un État humilié, puisque déjà dépouillé de 3 milliards d'euros dans le seul cadre de l'affaire UraMin.

Et j'emploie bien, messieurs les avocats de certain(e)s - et j'assume totalement - le mot "dépouillé". Parce que l'État trompé dans des circonstances accablantes, parce que l'État mené en bateau par des capitaines d'industrie irresponsables, parce que l'État aveugle et sourd dans des opérations menées au dépit du bon sens (euphémisme !), parce que l'État déstabilisé dans ce qu'il possédait de plus puissant : sa filière électro-nucléaire, soit notre indépendance énergétique, le fer de lance de notre commerce extérieur, le sommet de notre intelligence en matière de recherche, mais encore, parce que puissance atomique, notre place au Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Oui, les affaires touchant Areva depuis maintenant plus de dix ans, représentent un outrage à la République, et à la Nation. Aujourd'hui, EDF est touchée, très durement. Il n'est pourtant pas trop tard.

"Je veux que cela cesse", a martelé Bruno Le Maire. Nous voulons tous que cela cesse. Les outrages, les mensonges, les dénis, les compromissions, le gâchis. Mais encore, l'humiliation faite à la justice. 3 milliards évaporés dans UraMin. Bruno Le Maire l'a rappelé : la recapitalisation de l'État dans la filière sinistrée, c'est 8 milliards d'euros (5 dans Areva, 3 dans EDF). À ce tarif-là, pour que cela cesse, ne plus lésiner sur les moyens à apporter à la justice. Plus de palinodies. Quant aux milliards perdus dans UraMin, peut-être ne le sont-ils pas totalement, et qu'en suivant les pistes de l'argent ("Follow the money", comme le répète l'un des témoins de l'affaire), l'on pourra, même symboliquement, tenter de récupérer des montants conséquents ? Et si la France ne se donne pas les moyens de punir les coupables de cette farce, soyons certains que la justice américaine dans sa lutte extra-territoriale contre la corruption ne fera aucun cadeau à personne. J'espère donc tous ceux qui enquêtent (ils ne sont pas si nombreux) encouragés par les mots du ministre. Pour ma part, depuis trois ans clamant dans le désert (ou quelque chose de très approchant), ayant été l'un des premiers avec Marc Eichinger et quelques cadres d'Areva ayant résisté aux pressions, à me porter devant la justice de mon pays, ce sont des mots réconfortants, soulageants.

Oui, que cela cesse. Dans la dignité, et la responsabilité.

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