L'anorak de Morgan Tsvangirai

Morgan Tsvangirai, le leader historique de l'opposition zimbabwéenne, est mort hier. Mes rencontres avec Tsvangirai étaient aussi composées de silences pesants, et, chez lui, de rage retenue. Prônant toujours la non-violence face à la répression de Robert Mugabe, ses ennemis avaient catalogué cette différence comme une faiblesse. C'était une force. Mais qui ne l'a pas protégé.

L'Afrique australe a perdu hier deux personnalités politiques d'envergure. On ne regrettera pas Jacob Zuma qui a poursuivi, après Thabo Mbeki, la dilapidation de l'héritage et des promesses de Nelson Mandela, plaçant l'Afrique du Sud comme l'un des pays émergents les plus corrompus dans le monde. En revanche, la perte de Morgan Tsvangirai - décédé d'un cancer à Johannesbourg - première figure de l'alternance au Zimbabwe, laisse un goût d'inachevé. Un goût amer, comme une injustice de l'histoire.

J’avais rencontré la première fois Morgan Tsvangirai en avril 2001. Depuis deux mois, les premières fermes « blanches » étaient prises d’assaut par les « invaders ». Mugabe rendait à son peuple – ou du moins c’était ainsi qu’il le présentait – et aux vétérans de la guerre de libération (warvets), les terres occupées par les « colons blancs ». Depuis deux ans, Tsvangirai dirigeait un nouveau parti d’opposition, le MDC, qui agrégeait de nombreuses composantes de la société civile autour de ce personnage massif, épais, aux manières un peu rudes. En 2000, le MDC réussissait un coup exceptionnel avec une victoire inattendue aux élections législatives.

Tsvangirai n’avait pas forgé sa carrière politique à l’université ou dans les clubs british huppés d’Harare. C’était un mineur, sans bagage scolaire, qui pendant dix années avait extrait du nickel dans une mine du Mashonaland. Il avait gravi les échelons de la grande centrale syndicale du pays, le ZCTU, pour en devenir le Secrétaire général. Il était déjà alors considéré comme un opposant : le ZCTU, contre-pouvoir syndical, s’opposait constamment au ZANU-PF de Robert Mugabe, qui privilégiait les militaires et les fonctionnaires aux ouvriers et aux mineurs. C’est naturellement que Tsvangirai prenait donc la tête du MDC en 1999.

De ses années dans la mine de Trojan, Tsvangirai avait conservé des mains qui broient. Son visage paraissait un peu grossier, bouffi, sur un corps trapu. Morgan Tsvangirai était desservi par un physique brutal. Ce n’était qu’une apparence. C’était un débonnaire, doux en privé, timide, qui écoutait, se réservait souvent de longs silences avant de s’exprimer. Dans un monde où le populisme l’emporte partout, Tsvangirai ne cédait jamais à la facilité. Ce soir d’avril 2001, nous dînions dans un restaurant de la middle class blanche d’Harare, dans le quartier d’Alexandra Park. Il avait du retard. Beaucoup de retard. Plus d'une heure. Inhabituel dans un pays encore empreint d'une certaine discipline très britannique. Puis un grand type s'était avancé jusqu'à ma table, et m'avait demandé de le suivre. Un homme qui aurait pu être un agent du Central Intelligence Organisation, le CIO, le service de la sécurité de Robert Mugabe, à la sinistre réputation. J'avais accompagné l'homme à l'extérieur du restaurant. Il n'y avait plus de lumières dans les rues d'Harare. Il m'avait conduit à la portière d'un 4X4 tous feux éteints, et m'avait enjoint de rentrer dans le véhicule. Je pensais être appréhendé. À l'intérieur du 4X4, dans l'obscurité, m'attendait bien Morgan Tsvangirai, méfiant. Je répondais à deux questions directes, l'une pour m'identifier, la seconde pour lui expliquer que la France souhaitait mieux connaître ses intentions. Il accepta alors ce dîner.

Tsvangirai était le seul Noir attablé. Il avait choisi ce lieu pour une raison pratique  : si un second Noir entrait dans l’établissement, il s'agissait obligatoirement d'un agent du CIO. En pleine crise des fermes, la quasi-totalité des clients du restaurant étaient passés à notre table : Tsvangirai, pour les 4500 familles de fermiers blancs du pays, apparaissait à cette époque comme le seul recours contre le régime. À ma grande stupeur, il avait vertement rudoyé tous ceux qui venaient à lui spontanément et chaleureusement, refusant donc sèchement ce rôle de d'homme providentiel.

Sur l’essentiel donc, l’homme ne faisait pas dans les compromis. Il ne mâchait jamais ses mots. Il désarçonnait ainsi les diplomates policés du Foreign Office, et s’attirait la défiance de Tony Blair, mais encore, plus grave, celle de l’administration sud-africaine. Il renvoyait durement les Britanniques quand ces derniers lui proposaient une aide financière confidentielle (il ne voulait pas d'aumône, ni apparaître comme « le candidat des Blancs », rôle dans lequel l'a toujours volontiers cantonné la propagande de Mugabe). Il ne manquait pas aussi de tancer vertement l’ambassadeur français à Harare quand Mugabe était accueilli à Paris à un sommet France-Afrique (alors qu'il était touché par des sanctions de l'Union Européenne). Bref, très rapidement, il avait été catalogué comme un « épouvantail » incontrôlable par la planète diplomatie.

J'ai été fier de le rencontrer personnellement une demi-douzaine de fois, souvent dans des conditions extravagantes. La dernière fois, en juin 2009. Il n'était déjà plus le même homme. À la suite d'un bras de fer avec Mugabe, il était devenu le Premier ministre d'un gouvernement d'union nationale. Il n'avait pas pactisé avec la force obscure, mais cette cohabitation, plus qu'une demi-victoire, devint un piège. Il était en visite officielle à Paris, sous la stricte surveillance de l'ambassadeur zimbabwéen. Nous avions pris le thé dans une suite du Meurice. Il en était gêné. C'était un homme sous pression, très fatigué. Quelques mois plus tôt, il avait été victime d'un attentat sur l'une de ces routes rectilignes du nord du Zimbabwe, un camion heurtant très opportunément son véhicule, tuant net son épouse Susan. Ce jour de juin 2009, Tsvangirai eut peu de mots pour moi. Comme si tout était déjà écrit : une cohabitation somme toute très accommodante avec Mugabe jusqu'en 2013, suivi d'une sèche défaite aux élections présidentielles de la même année, engendrant une contestation de sa légitimité au sein du MDC. Puis, dernière humiliation, Tsvangirai assista en novembre dernier en témoin à la chute du dictateur. L'alternance se réalisa sans lui, et pire, elle ne se réalisa pas du tout, le régime se succédant à lui-même.

Le nouveau président zimbabwéen, si l'histoire avait été juste devait se nommer Morgan Tsvangirai et non Emmerson Mnangagwa, l'un des commanditaires de l'assassinat de Susan. Mais l'histoire n'a rien de juste, surtout en Afrique. Jamais les Européens, ni les Américains, ni les Sud-Africains n'ont apporté l'aide politique dont avait besoin Tsvangirai pour évincer Robert Mugabe. Juste une question de cynisme : on ne supporte pas un dirigeant africain trop indépendant. Mugabe était si prévisible. Tsvangirai, non.

Comme si c'était hier, je me souviens de cette soirée dans le quartier d'Alexandra plongé dans la pénombre, des yeux sincères de Tsvangirai, de sa franchise, de sa pessimiste clairvoyance, aussi. Et d'un dernier détail intriguant à l'occasion de ce dîner : il n'avait pas quitté son anorak élimé ouvert sur un pull-over grossièrement tricoté. Comme pour fuir plus rapidement. Comme de passage.

C'est le plein été austral au Zimbabwe. Dans le chant ensorcelant des oiseaux tisserins, il pleut, mais pas assez régulièrement, sur le district de Gutu où est né Morgan Tsvangirai, fils de maçon dont le premier job a été, très jeune, de coudre dans une usine de textile, lorsque Harare s'appelait encore Salisbury. Il pleut sur Gutu. Morgan Tsvangirai, cette promesse déçue, un lion sans rugir, trop tendre, s'est éteint. Amertume, et tristesse pour l'Afrique.

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