Joyeux anniversaire UraMin !

Nombreux auraient souhaité que ce funeste anniversaire, la perte de 3,1 milliards d'euros pour l'État, ne soit pas célébré. Nombreux qui perpétuent leur insolente réussite professionnelle, toujours minière, malgré le poids du scandale. Monsieur le garde des Sceaux, le montant perdu dans UraMin par AREVA correspond à 1.033.333 mensualités d'un assistant parlementaire.

15 juin 2007. Pour 1,8 milliard d'euros, AREVA lance une OPA amicale sur la compagnie junior UraMin, dont le principal du portefeuille d'actifs concerne trois gisements d'uranium, situés en Afrique du Sud, Namibie et Centrafrique.

15 juin 2017.

10 années plus tard, pas un gramme d'uranium n'a été extrait de l'un de ces gisements. Rien d'anormal. Aucun d'entre eux n'est exploitable. Et depuis dix ans AREVA n'a pu mettre en activité les sites de Ryst Kuil (Afrique du Sud), Trekkopje (Namibie) et Bakouma (République Centrafricaine). Trois acquisitions pour rien. 1,8 milliard d'argent public évaporé dans le désert namibien, les pâturages pour moutons bios sud-africains, et dans la poussière de la savane centrafricaine. 3,1 milliards en fait, en tenant compte des investissements post OPA. Le compteur tourne encore pour la maintenance et la sécurisation du site namibien.

10 années plus tard, ce qui demeure d'AREVA, qui a cédé son activité réacteurs à EDF (à son tour menacée par un infernal jeu de dominos), survit à grand renfort de trésorerie d'État. On peine aujourd'hui à chiffrer le réel déficit du groupe, plombé par l'aveuglement du programme de l'EPR, et torpillé par le naufrage UraMin. Notre filière électro-nucléaire, pourtant hier notre orgueil, est entrée dans une crise sans précédent.

10 années plus tard, deux informations judiciaires liées à l'affaire UraMin sont encore ouvertes. L'une, pour diffusion de fausses informations boursières, présentation de comptes inexacts, abus de pouvoir, faux et usage de faux, semble bouclée. La seconde visant des faits de corruption d'agent public étranger, corruption, abus de confiance, détournement de fonds publics, faux, ainsi que blanchiment, complicité et recel, reste en cours.

10 années plus tard, nombre des acteurs du dossier n'ont jamais été inquiétés. Les actionnaires principaux d'UraMin, vendeurs de sable, sévissent toujours. L'un d'entre eux, l'Anglais James Mellon, construit son fonds de commerce sur son know how lié à l'OPA, sur son savoir faire des profits à partir d'une illusion. La bourse de Toronto, le TSX, où s'est effectuée la grande partie de la transaction, vante dans ses publicités le coup UraMin comme l'une de ses dix plus grandes réussites boursières. Pour leur part, bien entendu, ni AREVA, ni son actionnaire majoritaire (à hauteur de 87%), l'État français, ne sont en mesure d'auto-célébrer cette histoire abracadabrantesque.

10 années plus tard, malgré le travail exemplaire d'investigation de journalistes précurseurs — dont Martine Orange pour Mediapart qui la première a compris la la nature des enjeux derrière ce qui pourrait n'apparaître que comme une simple escroquerie — malgré mon roman, "Radioactif", et mon témoignage, "Une affaire atomique", qui ont, en dépit des obstacles, rendu un peu plus visible le scandale, malgré toutes les pistes ouvertes relatives à la corruption, UraMin demeure une histoire que l'on peut considérer comme fantasmatique, bientôt un cold case.

10 années plus tard, en effet, la somme des mensonges, des dénis, les phénomènes d'auto-protection des oligarchies, ont contribué à ne pas faciliter (euphémisme) le travail des magistrats et enquêteurs, encore moins celui des journalistes. À moins que l'État lui-même, si fautif par le contrôle très aléatoire de ses entreprises publiques, ou pire encore, éventuellement complice d'opérations massives de corruption pour le bien évident des intérêts industriels de la Nation, n'engage pas tous les moyens nécessaires à l'établissement de la vérité ?

10 années plus tard, le monde politique change. Semble-t-il. Nous sommes nombreux à espérer que l'élection d'Emmanuel Macron bousculera tout. Hier était porté devant le Conseil des Ministres le projet de loi sur la moralisation de la vie politique, un texte visant aussi à lutter contre la corruption, allant paraît-il au-delà des recommandations de l'OCDE. Cette loi concerne en fait prioritairement les grandes faiblesses dont se sont rendus coupables certains parlementaires. Les fautes d'ordre familial, et autres facilités d'emplois et de financement seront bannies. Ce n'est pas pour minimiser la portée de ces délits, mais je me permets de rappeler au garde des Sceaux, pourtant hier très en pointe dans une autre affaire d'État (le dossier Tapie), que le montant volatilisé dans UraMin équivaut à 86111 années d'un salaire d'assistant parlementaire, soit donc 1033333 mensualités. La priorité pour l'État n'est-elle pas donc d'engager tous les efforts pour la résolution des grands scandales qui n'en finissent pas d'être instruits ? Très récemment, Édouard Balladur était mis en examen dans le cadre de l'affaire Karachi, vingt-deux années après les faits de financement illicite qui lui seraient reprochés. Une démocratie digne de ce nom peut-elle se satisfaire de tels délais qui n'honorent personne, et humilient en premier lieu la justice ?

10 années plus tard, les victimes de l'affaire, les citoyens français en priorité, sont en droit de demander à l'État (le premier lésé), d'apporter aux magistrats et enquêteurs de police, tous les moyens nécessaires à la poursuite des instructions et investigations.

10 années plus tard, malgré les efforts de certains protagonistes très en cour au plus haut sommet de l'État, malgré le travail obscur de certains réseaux puissants, influents, délétères, malgré les intimidations et le mépris, nous restons quelques uns (certes guère nombreux), journalistes d'investigation, témoins, parties civiles, associations citoyennes telle Sherpa à l'initiative de William Bourdon, à ne rien céder au cynisme, à ne rien céder aux puissants, et surtout pas à la fatalité des années justement écoulées.

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier ministre, Monsieur le garde des Sceaux, dix années plus tard, pouvons-nous compter sur votre détermination ?

Il nous sera peut-être (et peut-être certainement pas) facilement répondu qu'en raison du partage strict des pouvoirs exécutifs et judiciaires, il n'est surtout pas des prérogatives du Président de la République, ou du gouvernement d'interférer sur le travail en cours des magistrats instructeurs. On arguera cependant volontiers que si l'État faisait priorité de punir les responsables de ce sinistre d'ordre national (pour rappel 3,1 milliards d'euros évaporés, collapse de notre filière électro-nucléaire, milliers d'emplois perdus...), l'affaire UraMin mériterait un exceptionnel engagement de la part de tous les services concernés, à la faveur d'une volonté politique qui a toujours fait défaut. Aucun ministre ne s'est jamais emparé du dossier.

Alors, oui, joyeux anniversaire, UraMin ! Une pensée émue pour ceux qui se sont gavés, pour les menteurs, les pilleurs, les impunis.

      

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