Scandale UraMin : les jeux de l'atome et du hasard ?

Rebondissement dans l'affaire UraMin : dans le dernier numéro de Marianne, on apprend l'audition sous X à la brigade financière d'un témoin de premier ordre. Révélation : selon ce témoin, le tout puissant homme d'affaires belge Albert Frère serait derrière les rouages du scandale d'État qui a coûté 3,1 milliards d'euros à la France.

Dans le dernier numéro de "Marianne" on apprend l'audition sur procès-verbal auprès de la brigade financière d'un témoin de premier ordre (placé sur sa demande sous le statut de témoin anonyme) dans le cadre de l'affaire UraMin (trois pseudos gisements d'uranium acquis 1,8 milliard d'euros en 2007 par Areva, et jamais exploités depuis lors). Au cours de cette audition aurait été fait mention de liens établis entre Albert Frère et l'un des acteurs clés de la transaction chez Areva, Daniel Wouters. Cette information, si elle est recoupée demain, est primordiale, puisqu'elle confirmerait l'hypothèse de l'entente entre vendeurs (UraMin) et acheteurs (Areva), ou pour le moins elle attesterait des relations étroites entre de nombreux protagonistes de chaque bord.

Lorsque l'on revient sur une stricte chronologie concernant les acteurs de cette histoire, celle des faits liant Paul Desmarais et Albert Frère avec la quasi totalité des personnages de l'affaire UraMin, alors on peut employer sans le moindre risque les termes de coïncidences et concomitances.

Mais qui croira aux jeux de l'atome et du hasard ?

1981 / Albert Frère et Paul Desmarais, respectivement à la tête de conglomérats géants en Belgique et au Canada créent conjointement Pargesa, holding genevoise (50% GBL / 50% Power Corp). Pargesa cimente un partenariat indéfectible entre le "vice-roi de Belgique" et "le gouverneur du Canada".

1982-1987 / Steve Dattels, le futur associé majoritaire d'UraMin, devient l'un des plus proches collaborateurs de Peter Munk (son "protégé", selon la presse canadienne), le CEO de la compagnie Barrick Gold, l'un des premiers exploitants mondiaux d'or. Dattels deviendra vice-président de la structure financière de Barrick Gold, ainsi que le directeur général du groupe aurifère dont Paul Desmarais est un l'un des plus influents conseillers, et surtout le plus proche ami de Peter Munk.

1992-2006 / Daniel Wouters est un cadre financier du groupe Fortis (Fortis, puis Africa Merchant Bank, puis Belgolaise). Le groupe Fortis est historiquement l'allié du Groupe Bruxelles-Lambert d'Albert Frère, dont l'ami intime est Maurice Lippens, président du groupe bancaire. En avril 2009, BNP-Paribas rachète Fortis. L'acquisition se réalise grâce à l'entregent d'Albert Frère à Paris, et sa relation bancaire de près de trente ans avec Paribas. En 2006 et 2007, c'est à Daniel Wouters alors embauché chez Areva, qu'il sera confié une partie des responsabilités de l'OPA sur UraMin.    

1995 / Albert Frère présente Nicolas Sarkozy à son partenaire Paul Desmarais. Après la défaite d'Édouard Balladur à l'élection présidentielle, Nicolas Sarkozy se ressource 10 jours dans la propriété des Desmarais, où se noue une relation d'amitié entre les deux hommes. Paul Desmarais devient l'un des "parrains" de Nicolas Sarkozy. Ensemble, ils bâtissent une stratégie de reconquête.

Février 2006 / Bank of Montreal (ou Banque de Montréal / BMO) devient la banque conseil d'UraMin, et sera la banque référence de la compagnie junior pour ses introductions boursières à l'AIM de Londres et au TSX de Toronto. La famille Desmarais contrôle historiquement BMO via ses participations dans la Banque Royale du Canada, Bank of Nova Scotia, mais encore sa holding IG Investment Management. BMO est la banque historique de Power Corp (groupe Desmarais) et des holdings de la famille Desmarais.

Mai 2006 / Nomination de Guylaine Saucier (alors membre du Conseil d'Administration de Bank of Montreal - BMO ) au Conseil de Surveillance d'Areva.

Décembre 2006 / Introduction en bourse par BMO d'UraMin au TSX de Toronto (bourse appartenant au groupe TMX, dans lequel Power Corp possède des participations via sa holding IG).

6 mai 2007 / Quelques semaines avant le déclenchement de l'OPA d'Areva sur UraMin et le feu vert du nouveau gouvernement dirigé par François Fillon, Paul Desmarais fait partie des invités de marque à la fameuse soirée du Fouquets où est célébrée la victoire de Nicolas Sarkozy.

Juin 2007 / OPA d'Areva sur UraMin pour 1,8 milliard d'euros / BMO est banque conseil d'UraMin et de Steve Dattels. Guylaine Saucier est membre du Conseil de Surveillance d'Areva approuvant alors l'OPA.

Février 2008 / Nicolas Sarkozy décore respectivement Paul Desmarais et Albert Frère grand croix de la Légion d'Honneur (à l'époque seuls 61 récipiendaires vivants, la plupart décorés pour des faits de guerre ou de résistance). À la remise de la décoration du businessman canadien, Nicolas Sarkozy déclare : » Si je suis aujourd’hui président, je le dois en partie aux conseils, à l’amitié et à la fidélité de Paul Desmarais. »

2008 / Intervention sur la négociation Areva-Bozizé en RCA de George Forrest, homme d'affaires belge proche des réseaux d'Albert Frère. Forrest forme alors avec Patrick Balkany un binôme improbable de médiateurs auprès du président centrafricain.

2009 / Pargesa, la holding Desmarais-Frère crée en 1981 à Genève, devient un actionnaire majeur de GDF-Suez (5,9% du capital). Par cette participation, Albert Frère devient l'un des acteurs clés de l'énergie en France.

Décembre 2009 / George Forrest, auquel BNP-Paribas-Fortis cède ses parts, prend le contrôle (25%) de la Banque Commerciale du Congo, filiale congolaise (RDC) de Fortis, restée très proche d'Albert Frère.

2010 / Guylaine Saucier prend la présidence du comité d'audit interne chez Areva chargé d'examiner les comptes UraMin (et la délicate question des dépréciations des trois fameux gisements).

Cette chronologie n'est pas une démonstration, seulement une suite d'occurrences, juste un faisceau d'indices. Néanmoins, les liens présentés sont incontestables, et éclairent la présence et le poids de l'empire Frère-Desmarais sur toute la sphère UraMin. C'est certainement par le fruit du hasard qu'interviennent aux deux moments critiques de l'affaire (négociation avec la République Centrafricaine, et audit des comptes d'Areva sur UraMin) deux proches du réseau Frère-Desmarais. Martine Orange, la première dans son article du 10 avril 2014 dans Mediapart, avait levé le lièvre de la Bank of Montreal (BMO), à la fois banque conseil du vendeur, et présente au sein du Conseil de Surveillance d'Areva, par le truchement de Guylaine Saucier.

L'histoire UraMin, par la longueur des procédures judiciaires, par la hauteur des montants astronomiques gaspillés (euphémisme) - 3,1 milliards, en considérant les investissements consécutifs à l'acquisition - par la personnalité de ses protagonistes, est exceptionnelle. Déjà un super-thriller, rendu plus fascinant encore par le surgissement d'Albert Frère et Paul Desmarais, l'un et l'autre figures dominantes du capitalisme mondial. Ou, si les faits sont demain avérés, plus révoltant, si l'on reste sur la teneur des propos officiels de Bruno Le Maire, ministre de l'Économie et des Finances, le 12 juillet dernier : "La gestion d’Areva depuis quelques années est un véritable scandale républicain ". À la lecture des derniers avatars, le ministre peut se rassurer : les 3,1 milliards d'euros dépensés par Areva, et donc l'État, en pure perte n'ont pas été perdus pour tout le monde.

L'apparition spectaculaire de ce nouveau casting donne à l'affaire une dimension internationale exceptionnelle. Et si ceux que l'on pensait les premiers rôles de l'affaire n'étaient finalement que des passes-plats destinés à des appétits de convives beaucoup plus voraces ?

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