Nos démocraties devenues des brebis conduites au loup

Extrêmes-droites : nous sommes entrés dans l'ère de l'indignation et du constat, à l'opposé des engagements nécessaires. Société, État, corps intermédiaires, citoyens. Nul ne s'oppose plus vraiment à l'expression idéologique, et à la progression des néo-fascismes qui prennent nos démocraties en otage. Peut-on encore s'en protéger ?

L'élection de Bolsonaro consacre le nouvel épisode de l'accession au pouvoir de l'extrême-droite. USA, Brexit, Philippines, Italie, Hongrie, aujourd'hui Brésil : le suffrage universel consacre le pire, alors qu'hier il était censé protéger le peuple contre les tyrans. C'était l'objectif initial de son avènement (sur décret !) le 11 août 1792. Le peuple devenait souverain, la formule portant d'ailleurs originellement contradiction. La succession de ces votes populaires plébiscitant des régimes ou des hommes forts, ou bien des reculs démocratiques (Brexit) entraîne une suite sans fin de protestations, notamment sur les réseaux sociaux, sans que cette dénonciation outrée ne se transforme d'ailleurs en engagements politiques fermes. Nous sommes entrés dans cette société de l'indignation qui consiste à subir, l'indignation n'étant finalement que la seule expression de la fatalité, voire de la facilité.

Les populismes triomphent, et nous laissons donc faire, persuadés que la raison l'emportera finalement sur le mal, vivant dans des acquis et des certitudes, avec, en France, cet argument massif réitéré après chaque scrutin : "Ça n'arrivera jamais chez nous". Évidemment. Deux des plus vieilles démocraties du monde, les États-Unis et le Royaume-Uni en souffrent aujourd'hui, mais le phare des Droits de l'Homme, la France, résistera pour toujours à cette bien vilaine tentation. C'est, mémoire courte oblige, oublier, qu'au siècle dernier, la majorité des Français s'était volontiers accommodée d'un régime pro-nazi.

Luttons-nous, au quotidien, contre ce mal ? C'est-à-dire, la société sait-elle s'organiser contre la progression des idées néo-fascistes ? En vérité, elle s'en moque totalement (toujours les "certitudes"), laissant s'organiser à leur guise les réseaux extrémistes, qui aujourd'hui, libération de la parole actée, ont droit de cité et d'expression. En avril dernier, à Meylan, dans l'Isère, une conférence organisée par des milieux catholiques traditionalistes avait pour thème affiché : "Les droits de l'homme, comment les combattre". Malgré la protestation des élus locaux (loin d'être des gauchistes), le préfet a laissé se dérouler cette manifestation. La société s'en moque, l'État plus encore, donc. Et lorsque des militants anti-fascistes perturbent ce type d'"évènements", ils sont sévèrement condamnés par la justice, comme ces deux militants par le TGI de Toulon, le 28 août dernier.

Nous pleurons ce jour le Brésil, comme hier les États-Unis, comme demain peut-être l'Allemagne, jusqu'à nous même bientôt. En fait, nous nous indignons, mais surtout : nous constatons. Cette ère de l'indignation et du constat, soyons certains que les manipulateurs de peuples s'en repaissent avec délectation. Nos démocraties sont devenues des brebis conduites au loup.

Comment s'opposer aux démagogies, puisque c'est donc de celà qu'il s'agit ? On peut faire une croix sur la sagesse des peuples, abrutie par le télévisuel de masse, auquel s'ajoutent l'inculture généralisée, le règne des fake news et des grandes peurs (migrants = terroristes, etc...), transformées en tensions artificielles par les populistes.

La démocratie n'a actuellement aucune réponse à l'inéluctable. Et le meilleur de ce qu'elle a produit depuis plus de deux siècles, soit le suffrage universel, est devenu le premier véhicule des droites extrêmes. Pour beaucoup, le droit de vote s'est tranformé en un seul droit de sanction ou de vomissement. Le droit de consruire une société plus juste, plus paisible, plus ouverte n'existe plus, ou bien il est systématiquement miné. Détruire nos démocraties est devenu légitime par les urnes.  

Doit-on donc se résoudre à observer impuissants les ennemis de la liberté user de la liberté pour nous en priver demain ? Il existe pourtant des solutions. Malheureusement des reculs, pour cette utopie que nous pensions certitude, notre démocratie, et plus particulièrement, la démocratie française.

Comment avons-nous laissé, au nom de cette liberté qu'ils haïssent, prospérer tous les extrêmes ? Les Droits de l'Homme sont inscrits au préambule de notre constitution. Il suffit de mettre au pied du mur chacun, et de n'autoriser à concourir au suffrage universel que les seuls partis respectant les termes de la Constitution française, en paroles, en actes mais encore en historiques. C'est en théorie la loi. Mais force est de constater que le remède le plus simple, la loi, n'est pas mis en oeuvre. Ne participeront pas aux scrutins électoraux les partis et mouvements opposés idéologiquement aux fondements de notre démocratie. Juste du bon sens. Dans les années 60-70-80, on pouvait tolérer des soupapes de protestations électives lorsqu'elles n'étaient que très marginales, et ne menaçaient pas les équilibres qui font la France. Comment l'accepter aujourd'hui ?

Si l'on ne prend pas cette mesure pourtant évidente, on laisse le suffrage universel capturé par toutes les démagogies. Et l'on peut alors s'interroger sur son sens aujourd'hui, une vraie confusion régnant sur la question, la démocratie semblant liée au vote pour tous, ce qui n'est évidemment, à la lumière ou plutôt à l'ombre de l'élection de Bolsonaro, plus le cas. Le suffrage universel est un idéal qui a été conquis. Aujourd'hui, il est malade de ses grandes faiblesses, parce que nous l'avons laissé à la merci de ses ennemis.

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