REGIS DEBRAY, "mécontemporain", philosophe crépusculaire

Dans le chaos médiatique et la chienlit des idées,en dehors des coqcigrues botulistes ou des remugles post-maoistes, il fait son petit bonhomme de chemin et prend peu à peu l'une des premières places dans la pensée française. Directeur et animateur de l'excellente revue "Medium",il regroupe chaque trimestre de lointains élèves ou disciples de Jankelevitch,Merleau-Ponty,Jean Whal ou Jean Beaufret qui s'expriment en toute liberté dans une analyse médiologique de notre société. Il s'agit bien de Regis Debray,ce normalien distingué,agrégé et docteur en philosophie,ex-compagnon du Che.

Il vient de publier "Dégagements" (Gallimard) un brillant essai qui est un journal de bord,un regard lucide sur le présent,une analyse terrible de notre désenchantement. Un pamphlet aigü de la tyrannie de l'argent et du matérialisme sans le spirituel.

Avec ce pense-bête original, Regis Debray s'inscrit dans la grande tradition des écrivains qui nous donnent une lecture de leur temps,en étant parfois le Montesquieu des "Lettres persanes",parfois le Victor Hugo de "Choses vues",parfois le François Mauriac du "bloc-notes",et en étant aussi , bien sûr , le promeneur-rêveur solitaire

"Dans l'état actuel du rapport des bonus et des légions d'honneur,l'église universelle des sans-frontière imposant ses vues cavalières à toutes les professions,y compris de foi,c'est le plancher des ruminants,des rampants,qui demande un peu de considération. C'est vers l'olivier arraché,le cerf-volant des petites filles par-dessus le mur et la maison de famille détruite,bref,vers tout ce qui n'intéresse ni le box-office ni les multinationales qu'il faut diriger le regard,en allant à pied.Qui eût dit qu'un jour l'humanisme ne consisterait plus à gommer les frontières de langue,de foi,de rite et de manière d'être,à les tenir pour nulles et non avenues,mais à les faire réapparaître en filigrane sur la mappemonde,à saluer ces grandes dames ridées,invisibles du cosmos,et pourquoi pas,à leur faire un brin de cour ?"

L'immense mélancolie maîtrisée de Régis Debray en fait un prophète au sourire malicieux et chaleureux, un philosophe crépusculaire.

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