Repère de civilisation ou marqueur culturel ?

L'invraisemblable déferlement médiatique qui a suivi l'annonce du décès de Johnny Hallyday ainsi que les innombrables déclarations de ses fans ou de ses thuriféraires ne devraient pas masquer la signification historique de l'éblouissante carrière du chanteur...

En effet, celui que notre monarque républicain qualifie de "héros français" est en réalité le parangon ou plutôt le symbole d'une nation qui a été colonisée à l'issue de la deuxième guerre mondiale, par les Etats-Unis d'Amérique.

Dès le 6 juin 1944 et le projet (avorté) de l'AMGOT (les dollars français), nos valeureux alliés américains nous ont fait comprendre que leur aide massive et déterminante avait un prix à payer : pour aller vite, disons que ce fut le plan Marshall, puis, en 1947, l'exigence du départ des ministres communistes du gouvernement.

Le rempart de la souveraineté nationale incarnée par le général de Gaulle ayant été vite éliminé, la France devint un terrain de chasse pour l'économie américaine qui en retirera de substantiels bénéfices...

Cette conquête commerciale s'accompagna d'une offensive culturelle tous azimuths qui imprégna durablement la génération qui sortait de l'occupation et de la guerre : cinéma, musique, lecture, vêtements, cigarettes, boissons...etc et jusqu'à l'air du temps coloré par l'oncle Sam.

Alors que le Jazz avait survécu tant bien que mal aux événements mais restait la musique préférée des milieux intellectuels, l'influence impérialiste américaine s'exerca de plein fouet sur la jeunesse française avec l'arrivée du rock and roll et le film "Graine de violence" ; il y eut donc un phénomène de séduction populaire avec ce rythme binaire au tempo soutenu, qui est le résultat d'un mariage du rhythm and blues et de la musique country. Une pulsation de la vitalité.

Outre Atlantique, Bill Haley et surtout Elvis Presley en furent des grands prêtres. En France et dans les pays francophones, ce fut un belge naturalisé français, Jean-Philippe Smet, qui prit la tête du mouvement : pour acquérir une crédibilité anglo-saxonne, il choisit le pseudonyme de Johnny Hallyday.

Doué d'un immense talent vocal et d'une incroyable énergie pour la prestation scénique, il est devenu en un demi-siècle, le plus populaire des chanteurs français. Et il a laissé une trace d'autant plus affective qu'elle rappelle leur jeunesse à deux générations (les Sixties) avec en filigrane le parfum (pourtant suspect) des "trente glorieuses".

Mais doit-on honorer d'un hommage national un homme qui n'a été, somme toute, que l'ambassadeur de la culture américaine ?

Il faut toujours se méfier de l'idolâtrie.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.