"...enclin de longue date à mépriser les drapeaux, j'ai réalisé que les emblèmes de la France, brandis par les Gilets jaunes, ne se déployaient pas au vent nauséabond du nationalisme mais claquaient au souffle de la Révolution française, porteur de nos révolutions présentes et à venir. Deux siècles de chauvinisme nous ont ôté de la mémoire qu'en dépit de sa grandiloquence sanguinaire la Marseillaise fut le chant inaugural des soulèvements qui, du XIXe et XXe siècle, ébranlèrent le monde.
La poésie ne tombe pas du ciel, elle naît dans les bas-fonds de l'existence. Aucune mesure, aucun calcul ne détermine l'intensité de ce qui se propage par résonance plutôt que par mots d'ordre. Débarrassés des tribuns, des manipulateurs, des intellectuels fiers de l'être, la rébellion du vivant fraie spontanément les voies d'une liberté authentiquement vécue.
La bêtise est contagieuses, l'intelligence est empathique. Quelques germes de radicalité sont de nature à fertiliser les terres les plus stériles. La qualité l'emporte toujours sur la quantité. Ne vous inquiétez pas du nombre ! La civilisation du chiffre, c'est fini ! Laissez les tenants du désespoir agressif vous traiter de chimériques. Ils sont de l'engeance qui décrète, depuis des siècles, que la vie aveugle et que la mort rend lucide.
C'est au départ de petites entités locales que prend son sens la lutte pour la qualité de la vie et l'élimination des nuisances. Coupé de ces racines vivantes, le projet d'émancipation humaine n'est qu'une abstraction. La conscience du vivant, c'est notre radicalité. Elle est imprescriptible."
Raoul Vaneigem, 31 décembre 2022