Célébrer le 10 août

Ayant eu l'outrecuidance de pointer l'ambiguité de "la nuit du 4 août", j'ai été victime de quolibets voire d'insultes qui me prouvent que la défalsification de l'histoire devrait être impérativement conduite si on souhaite désaliéner l'opinion publique des idées reçues, de la bien-pensance mémorielle et aussi des intolérables légendes noires qui surnagent...

Je viens me permettre de proposer la célébration de l'une des journées les plus importantes de la Révolution française, sinon la plus importante : le 10 août 1792.

Pourquoi ? Parce qu'à la différence d'un mouvement d'assemblée qui a viré au happening et au théâtre des faux semblants, il s'agit là d'un affrontement direct du peuple avec le pouvoir royal.

Nous sommes au cours du quatrième été de la Révolution, sous l'assemblée législative qui a tenté de jeter les règles d'une monarchie constitutionnelle et censitaire mais Louis XVI, qui a vainement essayé de s'enfuir, joue la carte de la défaite militaire de la France en faisant appel aux monarchies austro-hongroise et prussienne à qui il a "officiellement déclaré la guerre".

Tandis que l'invasion se prépare, avec la collaboration des nobles français émigrés, des rumeurs et des bruits récurrents de trahison empoisonnent l'atmosphère parisienne et suscitent l'agitation des faubourgs.

Le 11 juillet l'Assemblée proclame la patrie en danger. La Garde nationale est appelée sous les armes, on lève de nouveaux bataillons de volontaires qui seront grossis, au fûr et à mesure de leur arrivée à Paris afin de fêter l'anniversaire de la prise de la Bastille, par les volontaires bretons puis par les marseillais (qui reprennent en choeur "le chant de guerre pour l'armée du Rhin" de Rouget de l'Isle).

Le 1er août est connu le manifeste du duc de Brunswick, un ultimatum rédigé sous forme d'insulte au peuple de Paris, qui met le feu aux poudres et va inciter les sections sans-culottes de passer à l'action.

Car depuis le 20 juin 1792 où le Roi avait été directement confronté avec quelques uns de ses sujets en colère, le pouvoir politique a changé de camp. Les députés partisans d'une monarchie constitutionnelle ayant vu leurs espoirs anéantis, ont quitté l'Assemblée qui s'est ainsi réduite à 260 membres sur 745 tandis qu'émergeait en face d'elle une Commune de 288 membres, assemblée de sans-culottes dirigée par des bourgeois démocrates qui formeront bientôt le parti montagnard.

J'ai évidemment étudié le fonctionnement de cette structure dont l'historien Petit-Dutaillis dit qu'elle est un avatar de celles qui l'ont précédée, d'Etienne Marcel à la Fronde...*

Toujours est-il que le tocsin sonne, dans la nuit du 9 au 10 août. A l'Hôtel de Ville arrivent d'heure en heure, des délégués des sections.

Le brasseur Santerre est élu commandant en chef de la Garde nationale. Autour des Tuileries, les branches d'une énorme tenaille se resserrent. Deux colonnes, l'une du faubourg St-Antoine, l'autre de la rive gauche, épaulée par les Marseillais et les Brestois, convergent vers le château...

L'assaut sera bref et sanglant, la plupart des gardes suisses étant massacrés et il y aura des dizaines de morts du côté des assaillants. Le Roi et sa famille iront se réfugier à l'Assemblée où ils occuperont la loge du logographe.

En France, la monarchie a vécu ; la République va lui succéder.

Pour ne pas être une fois encore, considéré comme un hurluberlu, je termine ce billet en citant l'historien Denis Richet, proche de François Furet : "La période qui s'ouvre est celle de la démocratie politique. La démocratie sociale : voilà ce que désire, avec une conscience plus ou moins claire, le petit peuple des villes et des campagnes. Aux paysans il importe de se libérer totalement des entraves seigneuriales qui subsistent et d'accéder plus largement au butin que la bourgeoisie a mis sur la place publique  : les biens nationaux.

A Paris, boutiquiers et artisans, compagnons et ouvriers, ont renoué avec les vieilles utopies égalitaires de la Ligue et de la Fronde. Les sans-culottes sont devenus une force autonome et redoutable. A leurs yeux le 10 août est une victoire incomplète. Il va peser désormais d'un poids toujours plus fort, comme si l'histoire pouvait être forcée ; comme si les forces vives du capital pouvaient être contraintes, à peine libérées, à rentrer dans le carcan des communautés vertueuses et pauvres du Moyen Age. Sans le ciment idéologique puissant offert par la guerre, un tel contre-courant se serait vite perdu. Le patriotisme révolutionnaire est devenu une religion. Elle a déjà ses martyrs. Elle aura demain, avec les défaites, son Inquisition et ses bûchers."

* cf "Les 72 Immortelles" l'ébauche d'un ordre libertaire (éditions du Croquant, parution début octobre 2018)

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