Le grand détournement

Cette première semaine de décembre 2017 que nous venons de vivre restera sans doute dans les annales car elle a été le théâtre de l'une des plus incroyables opérations de détournement de notre histoire contemporaine...

Effectivement comment peut-on qualifier la décision d'Emmanuel Macron d'honorer officiellement et simultanément un grand écrivain et une vedette du show biz ? Et de le faire avec la plus grande pompe !

Comme si le talent d'écrire ou de chanter justifiait et nécessitait un hommage national avec tout l'appareil du protocole militaire ou policier, bousculant tous les programmes de radio et de télévision, paralysant Paris de longues heures, mais surtout, donnant l'occasion au Président de la République, de distiller sa précieuse et intelligente parole afin de bien montrer au bon peuple qu'ils avaient eu raison d'élire un homme cultivé.

Alors se posent inévitablement les questions : pourquoi honorer Jean d'Ormesson plutôt que Michel Tournier ? Faudra-t-il convoquer la Garde républicaine à l'occasion du décès de Charles Aznavour ou de Line Renaud ?

En jouant en permanence sur la récupération de l'émotion, récupération inlassablement entretenue par les medias, la classe politique tout entière est en train de faire basculer la démocratie vers le reality show et le spectacle hypocondriaque. Par ses reportages, ses articles et ses billets de blog, Mediapart s'est tenu à l'écart de cette gabegie sociétale, de ce panurgisme désolant : "allumer la communion nationale" d'Antoine Perraud pointe admirablement cette réaction de salut public.

Quant aux autorités légales, aux corps constitués, ne faudrait-il pas leur rappeler que notre république ne fonctionne bien que si elle respecte la séparation des pouvoirs et que les hommages nationaux et autres panthéonisations ne doivent concerner que celles ou ceux qui ont fait preuve d'héroïsme ou qui ont gratifié la communauté nationale de leurs découvertes...

Un académicien décédé ne devrait-il pas être honoré par ses pairs... sinon à quoi sert une Académie ?

Quant aux chanteurs décédés, ils ont tout à fait leurs places dans des hommages à la télévision publique.

Le détournement du sentiment populaire est un acte indigne d'un dirigeant politique.

Un peuple méprisé a le devoir de se révolter.

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