"L'Europe fantôme" pointée par Régis Debray

Dans le sillage de la revue "Medium", le philosophe dresse le constat sans appel d'une Union européenne à l'agonie et dramatiquement coupée des peuples. Ce délitement politique et sa débandade intellectuelle pourraient être résumées par cette formule : "on attendait Erasme, on eût Moscovici" !

Voici quelques lignes extraites du nouvel essai publié par Régis Debray chez Gallimard pour la collection "Tracts" :

"Sans doute l'européisme fait-il un culte civique faible, et de plus en plus, mais il y a des pensées faibles qui ne sont pas sans mérite. On peut voir en lui, et dauber à l'envi, le coeur d'une société sans coeur, l'esprit d'une époque sans esprit, le point d'honneur d'élites sociales sans honneur, mais ce mythe galvanisant, cet ersatz de messianisme auquel peuvent se rallier maints orphelins d'attentes déçues (anciens maoïstes, communistes ou trotskistes), prend place à sa façon, à son niveau, parmi les mesures de légitime défense que nous adoptons, sous le nom d'idéologie ou de religion contre une réalité présente désespérément désobligeante, contrariante et même indéfendable...

Délestée de son aura, celle des fins dernières, l'Europe réduite à ses astreintes budgétaires ne fait plus soupirer mais grincer. Les chiffres ont pris les commandes, le livre des comptes devient le Livre Saint, et l'expert-comptable, un haut dignitaire. Problème. Ce qui était au départ une naïveté d'économiste accréditée et renflouée par un reste de foi traditionnelle et populaire tourne au hobby des professionnels de la profession, économistes et juristes. Les mobinautes multipasseports des centres-villes qui mangent bio et prennent l'avion carbonifère continuent d'adhérer, c'est le sort des éponges, mais les gens qui fument des clopes et roulent au diesel  (selon les termes d'un ministre trés "européen") désertent les lieux de culte et de vote. Les nantis aussi ont droit à un coin de ciel bleu mais Tartempion, lui, décroche..."

La pertinence désabusée de ce point de vue me rappelle évidemment l'admirable texte de l'icône communeuse Gustave Flourens, dans une brochure intitulée "Paris livré" qui fut publiée un 14 février 1871.

148 ans après, que reste-il de l'illumination républicaine française ?

Et de son rêve d'une grande fraternité universelle ?

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