Marceline, la femme aux cheveux rouges

Si on devait incarner la véritable féministe, c'est à dire la femme libérée et révoltée faisant fi de toutes les contingences et de tous les conformismes, c'est à Marceline Loridan-Ivens que je penserais en premier car elle a été durant les quatre-vingt-dix ans de sa vie, une révolutionnaire. D'ailleurs, elle avait décidé d'afficher sa couleur...

Elle était née Rozenberg d'une famille d'origine polonaise qui s'était installée à Bollène, dans le Vaucluse et était entrée naturellement dans la résistance aux nazis dès l'occupation de la zone dite libre par l'armée allemande.

Arrêtée en 1944, elle fut déportée à Auschwitz-Birkenau dans le même sinistre convoi où était Simone Veil. Elle avait quinze ans.

Libérée en 1945 par l'Armée Rouge, elle devait toujours conserver au plus profond d'elle même une gratitude pour l'URSS et pour les valeurs qu'elle a symbolisées aux lendemains de la deuxième guerre mondiale.

Réalisant une série de téléfilms documentaires sur la captivité, j'avais enregistré son témoignage pour une émission intitulée "Les survivants de l'indicible"  au cours de laquelle Marceline avait évoqué sa difficile réinsertion dans la société : elle ne pouvait dormir que sur la plancher de sa chambre, elle avait conservé une phobie pour certains aliments, etc...et elle ne pouvait absolument pas évoquer ni raconter sa déportation à ses proches, y compris à son premier mari Francis Loridan.

Métamorphosée en funambule germanopratin, elle avait fait une apparition remarquée en 1961 dans le film de Jean Rouch et Edgar Morin "Chronique d'un été" puis, après s'être remariée avec le grand cinéaste documentariste Joris Ivens, elle s'était consacrée au cinéma politique et militant, avec au Vietnam "le 17e parallèle", puis en Chine, la grande fresque "Comment Yukong déplaça des montagnes" ...

Or il se trouve qu'au début des années cinquante, j'avais moi-même participé comme assistant-réalisateur à une équipe dirigée par Robert Menegoz pour un super-documentaire de 3 heures, produit par la Fédération syndicale mondiale et dirigé par Joris Ivens : "Le chant des fleuves".

Ainsi nous sommes devenus amis et j'ai vivement encouragé Marceline à réaliser elle-même un film sur sa déportation.

C'est ce qu'elle fit en 2003 avec la "Petite prairie aux bouleaux".

Elle n'était guère optimiste quant à l'avenir de l'humanité, mais elle avait pris le parti d'en rire en trinquant avec cet alcool de genièvre qui était l'apéro préféré de Joris Ivens.

Adieu Marceline, le fond de l'air est rouge !

 

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