Le peuple-patrimoine

Chaque année on convie le bon peuple à rendre visite aux vieilles pierres qui constituent les fleurons de notre espace national, comme si les vestiges du passé étaient en mesure de témoigner de la peine et des souffrances humaines qu'elles ont impliquées, comme si elles devaient nous rappeler les raisons de notre patriotisme et de notre enracinement civique...

... mais tous ces monuments, ces châteaux, ces églises, ces bâtiments nationaux, ces "lieux de mémoire", etc... ne sont que les pièces éparses d'un vaste lego historique qui forment le somptueux décor d'une nation. Il est convenu de les appeler "notre patrimoine".

Une propriété collective ? Certainement pas, plutôt un lieu de passage que l'on peut visiter ou contempler, sans s'y attarder... car officiellement le rideau de la scène sera vite tiré pour que le public cesse de prendre des photos et s'en aille.

Comme à la Toussaint où on se rend sur les tombes des chers défunts, il y a donc chaque année ce rite de la commémoration du patrimoine que l'Etat organise et prescrit afin que les citoyens, contributeurs fiscaux, aient l'impression d'être chez eux en jouissant de l'usufruit d'une histoire millénaire dont ils sont les héritiers.

Mais cette célébration du patrimoine est une fête de la bien-pensance et du bon-goût des classes dominantes car elle ne fait quasiment jamais allusion au travail et à la sueur de l'innombrable masse des esclaves humains qui ont sorti du néant toutes ces constructions et toute cette beauté !

En ne prenant que l'exemple du château de Versailles, on oublie systématiquement de dire que des dizaines de milliers de paysans et de journaliers employés aux travaux de l'édification du Palais et à la réalisation des canalisations du jardin, ont péri d'épuisement ou de maladie : voilà donc la face cachée du "patrimoine", sa réalité inavouée.

Cette version noire de la richesse nationale me permet d'affirmer que le véritable patrimoine n'est autre que le peuple français.

 Et qu'il est indécent voire injuste de ne pas l'associer pleinement à cette fête annuelle des acquis communs, même si l'inénarrable Stéphane Bern peut justifier son "loto du patrimoine" en disant qu'il n'a pas oublié la restauration du "patrimoine ouvrier"...

L'histoire est faite de pierres, mais les pierres ont été taillées, sculptées et posées par des hommes.

Les visages de pierre sont des visages humains.

Nb/ la butte de Valmy est un "lieu de mémoire" qui devrait être honoré le 20 septembre, 227e anniversaire de la bataille, puisqu'elle est le symbole de l'accès du peuple à la citoyenneté nationale !

 

 

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