Un clair de lune à Maubeuge

J'avoue ma grande stupéfaction d'avoir découvert à la télévision, l'exhumation d'un film que j'avais réalisé il y a cinquante-neuf ans et que je croyais à jamais enfoui dans l'enfer des bandes jugées indésirables par les « honnêtes gens » compte-tenu de son caractère corrosif alors que l'on souhaitait une franche rigolade...

...car il ne s'agit pas d'une pochade franchouillarde triviale et bien épicée par des plaisanteries de corps de garde, mais d'une comédie satirique des milieux du show-business arc-boutés sur le hit-parade, dont la forme récente est "la Star Academy".

Ce film, co-écrit par Claude Choublier* et moi-même, est une fable de l'exploitation de l'homme par l'homme.

En l'occurrence il s'agit de l'histoire d'un chauffeur de taxi ayant créé une chanson drolatique récupérée par un capitaliste de l'édition musicale, qui est réifié et conditionné pour devenir une vedette rapportant gros

Si on peut naturellement déplorer quelques maladresses de débutant dans la réalisation (n'est pas Billy Wilder qui veut !), "Un clair de lune à Maubeuge" est mené à bride abattue par une pléiade de comédiens au meilleur de leur forme : Robert Manuel, Claude Brasseur, Christian de Tillière, Bernadette Lafont, Michel Serraut, Jean Richard, Sophie Hardy, Rita Cadillac, Jacques Dufilho, Maria Pacaume, Jean Carmet, Pierre Repp, Philippe Ogouz, Jean Lefebvre, etc...sans oublier Sylvie Vartan (dont c'est la première apparition sur grand écran) et l'extraordinaire prestation d'Henri Salvador, en professeur de chant, qui est un véritable moment d'anthologie !

Quant à Pierre Perrin, le chauffeur de taxi chantant, il fait bonne figure face à tous ces acteurs chevronnés.

Malheureusement, si le film a été bien restauré avec sa dernière séquence en couleurs, on n'a pu reconstituer la version originale qui a été amputée d'une dizaine de minutes par la censure : une séquence jugée blasphématoire car on voyait déambuler dans les galeries de la mine, Bernadette Lafont en costume de religieuse avec des bas résille, un fantasme du pauvre Perrin rêvant de "cueillir dès aujourd'huy les prunes de la vie" (le personnage qu'il incarne s'appelle Prunier).

Dès sa sortie, le film fut dézingué par les trissotins critiques sous l'influence des maisons de disques qui l'avaient stigmatisé : ils n'ont pris en compte que le premier degré !... L'exploitation commerciale en fut obérée.

Cet échec me détermina a quitter le cinéma de fiction et à m'orienter vers le documentaire.

Mais là aussi, je dus me battre contre l'incompréhension et contre la censure !

Jean A.Chérasse

Nb/ le film est programmé sur la chaîne Ciné+-Classic et peut être visionné à volonté sur Canal + (video à la demande)

il va être rediffusé samedi 27 février à 22 h 30 et mercredi 3 mars à 13 h 30

* journaliste à "France-Observateur" ; je l'avais rencontré au PSU. Il avait reçu le prix Emile Cohl pour son petit film jubilatoire "Voyage en Boscavie". Il était intelligent et fort cultivé...

 

 

 

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