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Billet de blog 21 septembre 2022

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Seule la peur nous gouverne (suite : 11/15)

Voici l'avant-dernier extrait du journal de route de Raoul Vaneigem, dont le sous-titre est "De la déchéance programmée du vivant à sa renaissance spontanée"...

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"11 - La colère s'égare aisément dans le reproche. On ne fera qu'ajouter la culpabilité individuelle à la culpabilité collective en stigmatisant ceux qui, par portes, fenêtre et résignation laissent pénétrer dans leur cuisine la pollution et les pesticides. Rien ne changera tant que l'exaltation écologique se contentera de manifestations mondaines au lieu de paralyser les entreprises responsables de l'empoisonnement des nourritures, de l'eau, de l'air, qui tuent plus que les épidémies. Je ne convie pas ici à un militantisme agressif, je songe plutôt au propos de l'humoriste Gébé "On arrête tout, on réfléchit et ce n'est pas triste." A cette malicieuse et généreuse naïveté, les Gilets jaunes des ronds-points, des rues et des assemblées ont conféré inopinément un poids considérable. Cette importance insoupçonnée, leur obstination a résolu de l'accroître en stimulant le bonheur des individus et des collectivités. Ce qui paraissait chimérique, utopique, délirant conforte sa réalité à la lueur des insurrections qui embrasent les régions les plus diverses de la terre.

12 - Je répugne à toutes les formes de militarisation, y compris militantes, non pour des raisons tactiques mais parce que l'on n'accède pas à une société vivante avec les armes d'une société qui tue. Soyons clairs. Nous ne nous laisserons pas égorger, nous ne céderons pas aux forces de l'Ordre répressif, nous n'abandonnerons nos territoires libérés du joug marchand que pour en créer d'autres.

Comment dialoguer avec l'Etat alors que le monologue est son seul mode d'expression ? La situation paraît bloquée. Elle ne l'est pas. L'histoire a plus d'un tour dans son sac.

13 - Il est bon que les débats prioritaires s'éloignent des joutes de la sociologie, de la critique-critique, de l'intellectualité qui, si émancipatrice qu'elle fût par le passé, s'est rarement dégagée de la suprématie que la tête s'arroge sur le corps pulsionnel. A mesure que l'autorité traditionnelle s'effondre, elle abandonne sur les berges de la pensée deux fonctions dessiccatives, issues de la division du travail : la fonction intellectuelle, apanage des maîtres, et la fonction manuelle, réservée aux esclaves.

14 - La Conscience nouvelle arme peu à peu l'insolite guérilla d'une vie qui, par harcèlement, viendra à bout de l'aliénation millénaire. L'émancipation ne procédera pas d'une multitude mais d'un petit nombre d'individus autonomes et radicaux. C'est "par le dedans" - par la subjectivité radicale - qu'elle éradiquera les petits hommes du calcul égoïste et de leur individualisme grégaire. L'abolition de la transformation en chose - que l'on nomme réification - commence avec la priorité du sujet sur l'objet, de la vie sur la marchandise.

15 - A mesure que la spéculation boursière s'impose comme nouveau mode de prédation, l'accaparement des biens - propre au vieux dynamisme des capitaines d'industrie - est relégué au second plan et avec lui un capitalisme qui avait délaissé le productivisme pour un consumérisme jugé plus lucratif.

Une opulence vide momifie le propriétaire. La jouissance de ses acquis lui est refusée, car l'art de jouir est incompatible avec la gestion de la cupidité. L'avoir est une déperdition de l'être. Tandis que l'ennui "puritanise" les pauvres riches au sein d'un hédonisme de pacotille, la paupérisation nous livre une cache d'armes : la jouissance est à l'entraide ce que l'appropriation est à la prédation. En prendre conscience, c'est fonder des sociétés autonomes et solidaires sur lesquelles le capitalisme se cassera les dents."

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