C'est aussi un "homme de bonne volonté". A lire les 568 pages de son livre "Si ça vous amuse",qui a comme sous-titre "Chronique de mes faits et méfaits"*,on est bien obligé de constater le bilan globalement positif de son action publique. Que ce soit en tant que député, maire, ministre ou premier ministre,il a toujours fait face avec courage et lucidité...mais pas toujours avec réussite.
Ce fort en thème, fils de savant (son père était physicien),énarque,inspecteur des finances s'est toujours conduit à la manière d'un "éclaireur". Le chic copain sur qui on peut compter,qui sait tout et qui ne dit rien.
En fait,Michel Rocard n'a pas d'essence politique originale. C'est un socialiste "saint-simonien" ("il faut substituer au gouvernement des hommes l'administration des choses") capable de passer de la SFIO au PSU,du PSU au PS,et du PS à la gouvernance sarkozyste. Un super-technocrate,"toujours prêt" à rendre service.
"Si ça vous amuse" est un ouvrage fort intéressant car il dresse un bilan circonstancié de la gauche au pouvoir (rappelons que Rocard restera un peu plus de trois ans à Matignon). De l'affaire de la Nouvelle Calédonie au RMI en passant par la moralisation de la vie publique,ce qui n'est pas rien. Sans la moindre sympathie pour François Mitterrand qu'il décrit comme un "monarque absolu" ,le bon élève fait son boulot,parfois sans vraie conviction,mais le mieux possible...
"Si ça vous amuse" est aussi le regard pessimiste d'un ex-eurodéputé qui a assisté impuissant,à l'échec du projet d'Europe sociale,projet voté par 234 voix contre 88,mais gelé par la Commission. "Elle ne daigna pas déférer à cette demande de 70% du Parlement européen. Il faut le regretter profondément,et cela d'autant plus que le problème est toujours actuel,inchangé si l'on peut dire. La crise que nous traversons entraînant une stagnation qui aggrave profondément les perspectives d'emploi dans toute l'Europe,il faudra bien un jour y revenir."
Le livre nous donne enfin une bonne analyse technique de la crise du capitalisme,et quelques réflexions utiles sur l'écologie. Serait-ce un bréviaire pour une bonne manière de gouverner en social-démocratie ? Bien sûr,il faut lutter contre le pouvoir de l'image et la rapidité de l'information,ces plaies de la vie politique moderne. Mais faut-il jeter le bébé avec l'eau du bain ? "L'omniprésence des médias détruit un ressort démocratique important : l'effet de surprise...Les médias sont dans une course à l'information sans recul. Ils privilégient la petite phrase,le scoop,la réaction rapide. Leur temps n'est pas en adéquation avec celui de la société. Les décisions politiques essentielles peuvent mettre des années,parfois des dizaines d'années,avant de produire leurs effets,j'en ai fait régulièrement l'expérience."
Accusé dans les années 70 par les amis de Jean-Pierre Chevènement d'être le tenant d'une "social-médiocratie",Michel Rocard serait-il devenu avec l'âge le prophète d'une gauche perdue,de cette gauche dite "socialiste" qui ne voit sa survie que dans la candidature d'un "homme providentiel" ?
* "Si ça vous amuse" (Flammarion)