Pour un hommage national à Michel Legrand

Après les hommages rendus à deux stars de la chanson et à un académicien, les pouvoirs publics seraient encore mieux inspirés s'ils voulaient bien consacrer un peu de la pompe officielle à l'un des plus grands compositeurs de musique de notre époque...

...car cet incomparable mélodiste a su créer l'atmosphère musicale qui exprime parfaitement le XXe siècle, de l'élégiaque et nostalgique souvenir des sentiments griffés, empêchés ou bafoués aux émerveillements et joies collectives d'une fraternité retrouvée mais toujours fragile !

Il a été celui qui a pu clamer le désespoir des appelés du contingent pour la sale guerre coloniale algérienne, et il a été aussi celui qui a mis des notes de musique sur la précarité existentielle des exploités, des humiliés et des exclus de la société des "trente glorieuses".

Par ailleurs, traversant l'Atlantique, il a réussi à colorer l'american way of life du rêve européen et de son tropisme encore et toujours humaniste.

Compositeur universel et musicien génial, Michel Legrand est probablement l'une des plus grandes personnalités créatrices du siècle passé car il a su allier la super-technicité d'un art majeur à l'expression vivante de son époque.

Je ne l'ai rencontré qu'une seule fois, dans les années soixante, lors d'un concours de pianos pour enfants qu'avait remporté ma fille Laure* et dont il présidait le jury. Nous avions parlé de l'O.R.T.F. où je travaillais comme producteur et comme réalisateur ; Michel Legrand avait déploré le peu d'intérêt manifesté par le service public pour la promotion de la musique classique vis à vis de la jeunesse.

Car s'il a pu s'adapter avec brio à tous les genres et à tous les styles c'est parce qu'il avait suivi la formation musicale la plus orthodoxe faisant de lui non seulement un créateur d'harmonies mais un remarquable pianiste, sans parler évidemment de ses dons pour la direction d'orchestre.

Michel Petrucciani, dont j'ai été l'ami dans les années quatre-vingt-dix, avait une immense admiration pour Michel Legrand qu'il surnommait affectivement "The Rochefort Duke" ... 

De Miles Davis à Claude Nougaro, en passant par les films sublimes de Jacques Demy et d'Agnès Varda, les grandes heures de l'opéra ainsi que la chansonnette populaire, Michel Legrand a fait battre le coeur de la nation française.

La culture a aussi ses héros.

* malheureusement décédée d'une overdose à l'âge de 28 ans.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.