Le traître Ganelon et le preux Roland

Composée de quelques milliers de vers, dans une langue française encore fortement engluée de latin, "la chanson de Roland" (qui est attribuée à un certain Turold) est, à la fin du XIe siècle, une allégorie de notre société qui est encore aujourd'hui, constamment tiraillée entre l'individuel et le collectif, le chacun pour soi et l'altruisme.

...ainsi le récit de la célèbre bataille de Roncevaux, marquée par le tragique épisode du sacrifice de Roland, qui commandait l'arrière-garde de la troupe de l'empereur Charlemagne, tombée dans une embuscade consécutive à la trahison de son beau-père Ganelon, est-il un moment emblématique de l'histoire de France.

En effet, l'événement fait apparaître deux figures archétypiques que l'on retrouvera dans le déroulement du passé jusqu'à nos jours : le traître et le héros. Comme si un subtil équilibre entre le Mal et le Bien devait prévaloir pour agréger une communauté humaine...

Que ce héros soit Arnaud Beltrame, un colonel de gendarmerie qui a eu la suprême générosité d'échanger sa vie contre celle d'un otage menacé par un cinglé islamiste ou que ce soit au Moyen Age, un preux chevalier, marquis des marches de Bretagne, ralentissant l'ennemi qui aurait pu exterminer l'armée de son oncle,...la communauté française a un viscéral besoin de comportements exemplaires, et elle sait apprécier celles ou ceux qui sont en mesure de les lui apporter. Car ils pourraient tous obéir à cette devise, que l'on doit à Roland : "il faut toujours avancer, jamais reculer."

En réalité toute société marchande se nourrit de la problématique manichéiste induite par la lutte des classes et elle oscille perpétuellement entre  la préservation des privilèges de ses nantis et un minimum de solidarité avec les exploités et les exclus.

La société fraternelle des Communeux, elle, ne comportait ni traître ni héros. Et sa cohésion était garantie par son acratie.

Il faut bien remarquer que cette problématique manichéiste est d'autant plus vive qu'elle est générée par l'esprit de compétition, ce virus de la bourgeoisie. Alors il n'est pas étonnant de constater que certains commentateurs attribuent aujourd'hui l'attitude héroïque du colonel à sa foi chrétienne ou bien... à son engagement maçonnique...

Comme si toute conviction républicaine était exclue de sa motivation !

Quant à la figure (détestable) de Ganelon, il ne me paraît pas opportun de l'identifier, mais je suis absolument certain qu'elle apparaîtra en filigrane de ce billet pour bon nombre de lecteurs...

NB/ d'ailleurs les nouveaux Ganelon et Roland pourront même se côtoyer dans les cérémonies officielles.

 

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