...mais avant d'entrer dans le vif du sujet, je dois dire qu'il n'est pas fortuit de constater aujourd'hui la publication concomitante du livre de Frobert avec le mien sur la résurgence de l'utopie en Mai 68*, qui concernent tous les deux le même rêve, car nous vivons à une époque où règne la confusion des esprits et où domine la désespérance politique !
Effectivement Ludovic Frobert nous raconte l'histoire de la communauté des "imprimeux", créée à Boussac (dans le département de la Creuse), un phalanstère d'ouvriers typographes, basé sur l'égalité salariale et l'autosuffisance alimentaire assurée par la mise en culture collective des terres avoisinantes...
Pierre Leroux, qui fut à l'instar de Gutenberg l' inventeur d'une nouvelle machine à imprimer, journaliste et philosophe, est l'un des grands penseurs politiques du XIXe siècle. Théoricien d'un "socialisme religieux", il a exercé une grande influence sur tous les esprits de son époque, et en particulier sur les préoccupations sociales de George Sand, dont il fut l'ami ; elle lui apportera une aide financière.
Ainsi en 1843, il installe ses presses dans la montagne berrichonne et se met à imprimer des journaux locaux qui sont également porteurs de messages émancipateurs en assurant par ailleurs l'émergence de plumes féminines, notamment celles de Pauline Roland et d'André Léo.
En tirant partie des correspondances et des rares événements ayant laissé une trace archivée, Ludovic Frobert s'est ingénié à faire revivre cette communauté en relatant les aléas de la vie quotidienne, la convivialité au jour le jour à l'occasion des banquets dominicaux (qui sont en réalité des forums politiques) tout en privilégiant le débat d'idées, les discussions enflammées et les polémiques inhérentes à cette cohabition...
Mais je regrette un peu que l'auteur n'ait pas profité d'avantage de son imagination historienne car on aurait été désireux d'en connaître plus sur cette époque de survie campagnarde où on s'éclairait encore à la bougie et au falot à huile, ainsi que de pouvoir apprécier l'évolution des mentalités. La naturalisme historique est toujours un socle digne d'intérêt pour le travail heuristique.
Toujours est-il que la naissance, la vie et la mort de cette communauté utopique est bien fascinante et que le "communionisme" n'est ni un rêve ni un effet pervers de notre imagination. Car, juste avant la révolution de 1848 et la brève deuxième République, cette communauté des "imprimeux" avait réussi à créer une "autre société" ayant écarté les vieilles idoles et s'étant arrachée à l'idéologie libérale du temps, elle avait pu se projeter dans un futur radicalement distinct tissé par l'entraide, la solidarité, et même l'amour.
Ludovic Frobert nous a ainsi permis de prendre conscience que le pire n'est jamais sûr !
Nous pouvons inventer une autre société et changer la vie.
Et pourquoi pas en 2024 ?
Jean A.Chérasse
* "Le Zéphyr au gai menton" (éditions du Croquant)
PS / Quelques lignes d'utopie" de Ludovic Frobert (éditions Agone, 18€)
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