Nous avions les "nouveaux philosophes", dont l'archétype est BHL ; désormais nous avons un "nouveau pataphysicien" en la personne de Michel Houllebecq qui vient de publier "La carte et le territoire" (Flammarion).
Si l'on en croit le Dr Faustroll, "la pataphysique sera surtout la science du particulier,quoiqu'on dise qu'il n'y a de science que du général. Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions,et expliquera l'univers supplémentaire à celui-ci ; ou moins ambitieusement décrira un univers que l'on peut voir et que peut-être l'on doit voir à la place du traditionnel,les lois que l'on a cru découvrir de l'univers traditionnel étant des corrélations d'exceptions aussi,quoique plus fréquentes,en tous cas de faits accidentels qui,se réduisant à des exceptions peu exceptionnelles,n'ont pas l'attrait de la singularité...Bref,la pataphysique est la science des solutions imaginaires,qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité."*
L'épopée de Jed Martin,le héros du nouveau roman de Michel Houellebecq,est le vecteur principal d'une allégorie qui nous permet de traverser les apparences de notre société. Car il s'agit bien d'un roman au présent à lire au second degré tant l'intelligence et l'ironie de l'auteur nous font savourer l'insolente satire de son propos. Satire de tout ce qui constitue l'air du temps,de tout ce qu'on peut lire,entendre à la radio et à la télévision : un examen de notre société avec le microscope de la pataphysique. Le technologisme,le sexualisme,le biologisme,le jeunisme,le suivisme,etc.
Le résultat est 428 pages jubilatoires. Jubilatoires dans la dérision et dans l'absurde car Houellebecq n'hésite pas à passer à la moulinette le milieu germanopratin dont il est issu,le snobisme rive-gauche,et tous les must qu'il faut pratiquer pour être in. On a l'impression de lire du Pierre Daninos,mais c'est du Cioran. Un Cioran tantôt revu par Ioneco ou par Beckett...Dans ce grand massacre des idées reçues et des attitudes convenues,il va jusqu'à se massacrer lui-même,avec son chien. Pauvre bête ! Car le massacre est un rituel,probablement sacrificiel.
Sous les jeux de l'humour et du canular,se développe insidieusement une méditation sur la mort. Une réflexion ontologique profonde qui débouche sur la sérénité et le murmure.Une rencontre magnifique de la pataphysique et de l'existentialisme.
A un moment où l'atmosphère dans laquelle nous sommes immergés est difficilement supportable,ce roman iconoclaste vient nous apporter l'oxygène indispensable à notre survie. Merci Michel Houellebecq !
NB/* à relire : "Gestes et opinions du Docteur Faustroll" d'Alfred Jarry