Je risque ma vie

J’ai mal à la tête et envie de vomir, mais il faut déjà que j’organise la journée de demain pour ne pas pénaliser les élèves. Toujours cette fabuleuse culpabilisation pour nous faire accepter n’importe quoi et tout nous prendre.

Lundi 

7h40 – Déménagement de l’armoire – 4 allers-retours – Autant d’escaliers, les bras chargés de cahiers, de photocopies, de dictionnaires. 

8h15 – Mme Adjointe me demande de trouver un autre lieu que le bureau de Mme Principale pour les dictionnaires – Les bras qui tétanisent – Après tout, à distance, les élèves travaillaient sans – Qu’est-ce que je fais là alors ? – Je risque ma vie. 

8h18 – Mme Principale accepte. 

8h25 – Réunion – Ne parlent pas assez fort – Les informations s’échappent – Aucun bon sens – L’hypocrisie s’installe – C’est à nous de faire remonter les problèmes – Vraiment ? – Nous nous rendons complices de l’aggravation de l’épidémie car non, nous n’empêchons pas le brassage des élèves. 

9h15 – Sac plein à craquer + sac à main + classeur de copies à la main – Escaliers. 

10h20 – Idem – D’une salle à l’autre – Il reste 2 minutes pour aller aux toilettes. 

11h30 – Déménagement – Ordinateur – Appel – Erreurs dans la distribution des copies : je suis dépassée – Il faudra changer les places – Clé USB oubliée dans la salle précédente. 

12h30 – Clé USB retrouvée – Déménagement en salle des profs – Cantine – Je m’aperçois que je n’ai pas bu depuis 9h10. 

14h – Déménagement 

14h55 – Déménagement 

15h – Photocopies – Rangement 

16h – Discussion avec des collègues 

17h – Départ – RER – Métro 

18h – Organisation de la journée du lendemain – Rangement du sac – Je dois apporter mes propres enceintes si je veux un son correct – Sac plein à craquer – Ce que je fais avec mes élèves ? – Aucune idée – J’ai repris là où je m’étais arrêtée dans mes cahiers – Je n’ai pas le loisir de réfléchir. 

Mardi 

6h40 – Sac plein + Sac à main + Colis pour le projet des 4èmes – Métro – RER 

7h40 – Déménagement – 3 allers-retours – Autant d’escaliers les bras chargés. 

8h10 – Demande de rendez-vous urgent à Mme Principale et Mme Adjointe. 

8h30 – Rendez-vous – Je m’inquiète pour des collègues – Je dois le leur dire, mais je sens que ça ne changera rien – Je parle de mort. 

10h20 – Déménagement 

11h – Migraine 

11h40 – Cantine – Paracétamol 

Après-midi – DéménagementS 

17h15 – Départ – Migraine plus forte que jamais – Envie de vomir dans le RER – Métro 

18h30 – Paracétamol – Je m’enferme dans le noir, assise sur le lit pendant 1h30, ça passe un peu. 

Mercredi 

5h30 – Réveil – La migraine est passée. 

6h40 – Métro- RER – DéménagementS 

9h20 – La migraine revient. 

10h20 – Déménagement – Enfin la possibilité de prendre un médicament. 

11h30 – Déménagement – Changement de bâtiment. 

11h35 – Tentative d’ouverture de session – Cinq fois – Redémarrage – Pas de serveur – Pas d’appel – Pas de cahier de textes – Heureusement, pas besoin d’informatique pour ce cours – Réaménagement de la salle : boucan d’enfer. 

12h30 – La migraine est plus forte que jamais – Désinfection. 

12h40 – Je lis enfin le mail de Mme Adjointe sur les problèmes informatiques. Je prends une balle dans le dos. Vous ne pouvez pas faire cours à cause de problèmes matériels ? Le collège n’a pas l’intention d’aider ou de réparer. C’est à nous de nous compliquer encore plus la vie pour éviter le problème. Ou encore d’acheter avec notre argent personnel, pour la énième fois, de quoi travailler. C’est un crachat en pleine figure, un doigt d’honneur dressé bien droit par un mépris sans faille. Nous avons toujours su que les chefs d’établissement étaient recrutés non pas sur leurs compétences ou leurs qualités, mais sur leur capacité à obéir aveuglément aux ordres de leurs supérieurs. Il fallait des preuves. Elles sont là. Ils sont prêts à nous regarder mourir, leur conscience bien au chaud pelotonnée dans un confortable duvet d’indifférence. J’ai mal à la tête et envie de vomir, mais il faut déjà que j’organise la journée de demain pour ne pas pénaliser les élèves. Toujours cette fabuleuse culpabilisation pour nous faire accepter n’importe quoi et tout nous prendre. Quand je regarde à quoi ressemble ma vie aujourd’hui, je me dis que la mort ne changerait pas grand-chose. Au moins, je n’entendrais plus personne me dire que ça va passer ou que nous allons y arriver. C’est tellement vide de sens. Arriver à quoi ? A faire augmenter les contaminations entre adultes ? A passer pour des demeurés auprès des élèves qui comprennent aujourd’hui que nous n’avons aucune prise sur notre métier ? 

Jeudi 

10h – Ça va mieux en le disant. 

12h30 – Je ne veux pas y retourner.

 

Enseignant en collège – Novembre 2020

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