La candidate idéale

Le pire était de me sentir inutile et coupable. Inutile aux élèves, car je n’osais plus rien dire en dehors du programme scolaire. Et inutile à mes collègues, car je n’osais plus relever les situations contestables. J’allais au boulot avec la boule au ventre le matin et passais la journée à dépenser une énergie folle pour ne pas «déraper».

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L’année scolaire 2014-2015, je suis recrutée comme AED (pionne) dans un collège du 18ème arrondissement de Paris. On me présente comme un atout pour cet établissement en « REP+ » car j’ai une expérience d’animatrice socio-culturelle en quartier populaire dans lequel j’ai animé des ateliers de soutien scolaire et des visites de musée avec des jeunes de Stains (93). Et en plus je suis germaniste, ce qui fait de moi la candidate idéale pour accompagner le prof d’allemand dans le cadre d’un séjour de 8 jours prévu en fin d’année avec une quinzaine d’élèves. Comble de la valeur ajoutée, je suis en doctorat d’histoire et anthropologie d’un grand établissement public dédié à la recherche en sciences sociales.

Le principal de collège me propose même, durant mon entretien d’embauche, un poste de contractuelle en français et latin puisque j’ai un Master 2 en lettres classiques obtenu avec la mention très bien.

Bref, un CV qui fleure bon l’excellence académique confortant l’idéal méritocratique. Moins par snobisme que stratégie, je préfère quand même le poste d’AED pour me consacrer exclusivement à ma thèse en dehors de mes heures de service. Tout se passe plutôt bien, même si ma position d’AED se confond vite avec celle d’enseignante… On me flatte constamment devant les élèves à propos de ma trajectoire sociale d’un quartier populaire du Nord à un établissement prestigieux rive gauche ; fameux « quand on veut on peut »… Mais je connais la musique et je sens qu’il s’agit indirectement de m’en demander plus que prévu par mon contrat. En tant qu’enfant d’immigrés qui a fait toute sa scolarité dans le public, je devais donner envie aux élèves de croire en l’école publique. Et tout cela pour 10 balles de l’heure… Une affaire on vous dit ! Par exemple, on attend plus de moi qu’une permanence classique… Je dois tous les faire travailler, rattraper le retard accumulé, réviser avec en plus la responsabilité d’être l’AED référente pour les 3ᵉ (donc de la préparation au brevet…) sans compter la surveillance des pauses dans la cour, la grille et de la cantine. Pour la partie « enseignement », je ne me sentais pas légitime. Je n’avais jamais bossé pour l’Éducation Nationale et ni enseigné dans le secondaire…  Mais on me « rassure » en me disant que plus de la moitié des enseignants du collège sont contractuels, donc je ne suis pas la seule à ne pas avoir le CAPES.

« Très vite arrive le moment du prof d’histoire absent. Et bien sûr on me demande de faire le cours des 5ème plus une perm’ « spéciale » pour les 3èmes en remplacement du cours… »

Certes, je n’ai peut-être pas de formation d’enseignante du secondaire, mais j’ai une formation de syndicaliste et je sais quand on essaye de me la faire à l’envers. Hors de question de faire plus que le boulot pour lequel je suis payée. Or tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Ma stratégie tombe un peu à l’eau malgré moi : je me mets quand même à bosser les programmes et me fous un peu la pression pour les élèves… Et même si je ne suis pas dupe, c’est tout de même compliqué de refuser d’en faire plus surtout lorsqu’on fait vibrer la corde sensible de la transfuge sociale qui vit dans l’angoisse permanente de la trahison de classe : « c’est pour les élèves que je te demande de remplacer le prof d’histoire », « ils sont en galères sociales, culturelles, économiques, etc », « Ils ont de la chance de t’avoir », « tu viens du même milieu social qu’eux ! Montre-leur que c’est possible de faire des études ! ». Bref, toutes les déclinaisons du fameux ’’un grand pouvoir implique de grandes responsabilités’’. Alors je m’exécute mais en compensant l’arnaque par une certaine liberté de ton qui commence à faire grincer des dents.

Très vite arrive le moment du prof d’histoire absent. Et bien sûr on me demande de faire le cours des 5ème plus une perm’ « spéciale » pour les 3ème en remplacement du cours… Je demande aux élèves où ils en sont exactement : « on fait la révolution russe madame. ». Cool ! Je donne en effet un cours sur la révolution russe mais le genre « hors programme ». Bon le prof d’histoire quoique très sympathique n’est pas particulièrement marxiste… Du coup, je me fais gentiment engueuler avec pour reproche celui de l’endoctrinement. Cependant, je le vis très bien en répondant au prof et à mon CPE référent que 1) je ne suis pas payé pour donner des cours d’histoire de 55 minutes mais pour être pionne. Donc en l’absence de supports tel que des exercices à faire avec les élèves, je n’ai pas a donné de cours 2) Et de plus n’étant pas un lapereau de 6 semaines concernant les sciences humaines et sociales, s’il faut parler d’idéologie, on peut ouvrir le bouquin d’histoire et on va s’amuser ! Je pensais à ce moment avoir solidement poser les bases concernant les limites de l’acceptable en termes d’exploitation. Et en effet, ça marchait plutôt bien ! Lors des réunions entre la vie scolaire et l’équipe de direction, un collègue me disait que le principal faisait très attention à ses mots contrairement à l’année précédente… J’étais à l’affût des moindres irrégularités, aux arnaques rhétoriques, etc. Je profitais de ma position de doctorante et de mes compétences de militante pour me faire le porte-voix de mes collègues. Bref même payée une misère par rapport au travail que je fournissais, j’avais au moins l’impression d’être utile.

« Or, la situation a basculé un matin de janvier 2015… »

Or, la situation a basculé un matin de janvier 2015 de façon inattendue. Je bossais les jeudis et vendredis, soit le lendemain du mercredi 7 janvier, jour des attentats dans les locaux de « Charlie Hebdo ». Lors de la permanence du matin, nous ne parlons bien évidement que de cela avec les élèves. Ils posent beaucoup de questions et je fais le choix de leur parler de la fonction symbolique de l’évènement pour esquiver les questions d’ordre théologique du genre « c’est bien ou c’est pas bien les caricatures du prophète de l’Islam ». Un gamin me demande si le symbole visé était « Paris ». Et de ce fait je demande ce qui pourrait le mieux symboliser Paris dans l’imaginaire collectif. Les élèves répondent unanimement la tour Eiffel. Et je poursuis « en effet, si on veut s’attaquer à ce qui symbolise Paris, Il faut plutôt faire sauter la tour Eiffel ». J’apprendrais plus tard dans la journée qu’une collègue enseignante passait à ce moment-là dans le couloir et m’a entendu dire qu’il fallait faire sauter la tour Eiffel…

Sans venir en parler avec moi pour vérifier ce qu’elle pensait avoir entendu, elle va directement voir le principal du collège et lui rapporte que je tiens aux élèves des discours pro-djihadiste…

Cette accusation m’arrive aux oreilles par mon CPE référent qui me demande de faire très attention à ce que je dis aux élèves et que je serai très prochainement convoquée par le principal. Lui aussi d’origine maghrébine, il ajoute qu’en tant qu’arabe, nous sommes inévitablement plus soumis à la suspicion que les autres… Trouvant cette accusation ridicule et sa recommandation exagérée, je n’y prête pas attention et attends la convocation pour donner ma version. Une semaine plus tard, toujours pas de convocation. Les bruits de couloir vont bon train et le climat de suspicion était si intense que je décide de prendre les devants et demande à voir le principal pour discuter de cette affaire. Il faut reconnaître qu’il avait déjà beaucoup à faire avec le ballet incessant de parents d’élèves convoqués pour répondre des provocations de leurs préadolescents qui ont trouvé dans le fait de ne pas « être charlie » le moyen de faire les malins.

Le principal me reçoit avec mon CPE et m’informe que je me suis mise dans une situation très grave et qu’il doit faire un rapport au rectorat. Cependant, si je consens à faire profil bas peut-être qu’il ne l’enverra pas… Ainsi, je comprends qu’il faut arrêter de faire chier avec le règlement, les conditions de travail de mes collègues et surtout que j’accepte sans rechigner les entorses à mon contrat. Ce qui n’était pour moi qu’un malentendu dû à une ambiance anxiogène se transforme en épée de Damoclès à chaque moment que je constate une irrégularité ou qu’on me demande d’accomplir une tâche qui ne relève pas de mon obligation de service. Ainsi, la suite de l’année scolaire sera sous le signe de l’angoisse à l’idée de dire ou faire quelque chose qui incitera le principal à envoyer le fameux rapport au rectorat. J’étais coincée entre le fait de ne pas céder à la menace et la conviction que ce genre de rapport, même rédigé au conditionnel, pourrait durablement compromettre mes ambitions de chercheur en sciences sociales d’origine algérienne qui travaille sur le Maghreb… J’étais neutralisée pour la direction.

J’allais au boulot avec la boule au ventre le matin et passais la journée à dépenser une énergie folle pour ne pas « déraper ».

Mais le pire était de me sentir inutile et coupable. Inutile aux élèves, car je n’osais plus rien dire en dehors du programme scolaire. Et inutile à mes collègues, car je n’osais plus relever les situations contestables. J’allais au boulot avec la boule au ventre le matin et passais la journée à dépenser une énergie folle pour ne pas « déraper ». Sans m’en rendre compte, je compense en buvant de plus en plus et en fumant joint sur joint avant et après le boulot. Mais je tiens quand même sans que ça ne se voit trop. Mais du coup plus possible de bosser sur ma thèse ni faire autre chose.

En milieu d’année, l’enseignant d’allemand confirme au principal que je suis la candidate idéale pour encadrer avec lui le groupe d’une quinzaine d’élèves pour le séjour de 8 jours en Allemagne prévu en fin d’année. Le principal valide avec le choix de l’enseignant. J’accepte en me disant que ça me ferait sortir du cadre stressant du collège. Et puis ça me ferait un complément de salaire. Une fois de retour du séjour, j’apprends que ce n’était pas payé dans mon cas alors que pour l’enseignant oui ! Mon CPE, ennuyé que le prof d’allemand ait vendu la mèche, me dit que j’aurai dû demander avant d’accepter d’accompagner le groupe… Je croyais naïvement qu’une telle mission proposée dans le cadre de mon travail et impliquant un encadrement quasi permanent (en moyenne 12 à 14 h/jour…) était nécessairement rémunérée…

Mon CPE profite de cet échange pour me demander si je veux que mon contrat soit reconduit l’année prochaine.

Même si ce dernier fut plutôt bienveillant à mon égard, je comprends que la reconduction de mon contrat dépendrait de ma capacité à ne pas contester cette situation.

Celle-ci devenant pour moi insupportable, j’annonce que je ne souhaite pas être renouvelée et qu’en l’absence de rémunération supplémentaire, je demandais que cela soit converti en jours de congés ; à savoir, ne pas revenir au collège fin août pour préparer la pré-rentrée suivante comme prévu dans mon contrat. Bien entendu ma proposition essuie d’abord un refus… Mais je me rendais compte que la tension était retombée depuis janvier et que la menace du rapport envoyé au rectorat n’avait plus de sens 5 mois plus tard. Je sentais que le rapport de force pouvait rebasculer en ma faveur. J’annonce alors que je n’en ferai pas plus qu’un AED et que les sessions de révisions intensives, les cours de rattrapages en histoire et en français n’avaient pas lieu d’être puisque sous la forme que ça prenait, il s’agissait là de missions dévolues aux assistants pédagogiques (AP). Et si vraiment ça ne suffisait pas, je me foutrais en arrêt. La pression liée au brevet fut assez efficace pour qu’on ne se prive pas de mes extras dans le cadre de la préparation au brevet pour laquelle on comptait sur moi… Alors, comme si c’était une faveur, la direction consentie à me laisser partir en juillet sans obligation de revenir fin août et sans perte de salaire sur ce coup-là.

Tout flatteur vit bien aux dépens de celui qui l’écoute, et cette leçon m’a valu deux burn out

Matériellement, j’ai réussi à quitter ce poste sans trop de dommage ni de rupture de contrat. Mais je réalise que, contrairement à ce que je pensais, j’étais une proie facile pour qui voudrait/saurait m’exploiter. Et je ne sous-estime plus la puissance du storytelling méritocratique. J’ai mis plusieurs années à m’en remettre aussi parce que je m’illusionnais sur le fait d’être armée tant intellectuellement que politiquement à faire face à ce genre de situation.

Tout flatteur vit bien aux dépens de celui qui l’écoute, et cette leçon m’a valu deux burn out

Après quelques années d’isolement et un sevrage sec pour l’alcool et les drogues, j’ai pu reprendre la rédaction de ma thèse et anime des ateliers d’Éducation pop’ aussi dans le cadre scolaire avec des jeunes issus de milieux populaires principalement immigrés. Mais jusqu’à aujourd’hui, il m’arrive encore de faire des crises d’angoisse assez violentes seulement en passant à proximité d’un collège. Du coup je ne bosse qu’avec des lycées…

Violence du travail

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