violencedutravail
www.violencedutravail.com
Abonné·e de Mediapart

37 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 juil. 2020

Ils nous ont vendu

Je viens tous les jours, de 9h à 18h, je fais mes heures, je n’ai plus envie de rien, je ne sais pas où on va, j’ai perdu le goût de tout, je ne dors presque plus. On avait construit quelque chose de tellement bien.

violencedutravail
www.violencedutravail.com
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J’ai été recrutée il y a 8 ans dans une start up. Les deux dirigeants (Alain et Marc) sont venus me chercher là où je travaillais. On s’était croisés lors d’une mission quelques temps auparavant et un jour ils m’ont appelé. Leur idée m’a plu, je voulais relever le challenge alors j’y suis allée.

On a monté un service de facture en ligne, on proposait des systèmes sur mesure alors que les autres ne faisaient que du standard sur le marché. On a gagné des gros clients. 

Nous étions une cinquantaine : des informaticiens, des chefs de projet marketing, des commerciaux etc.

On travaillait jour et nuit et ça pendant 5-6 ans. On était tous très proches, il y avait une bonne ambiance, on allait souvent boire des verres ensemble, on s’envoyait des messages avec les dirigeants pour parler du boulot ou d’autres choses. 

Si on avait besoin d’une décision, on allait voir l’un des deux dirigeants, ils étaient toujours dispos.

J’aimais venir travailler dans cette boite, j’étais fière de ce que l’on avait fait tous ensemble. 

Un jour, Alain nous a tous réuni. Il nous a annoncé qu’il avait vendu la boite. Ça a été un choc. On était en croissance, on ne cessait de gagner des contrats et là, coup d’arrêt, il nous vend. Il nous a vendu au leader du marché, le plus gros. Eux, ils font des solutions standardisées, tout l’inverse de nous. Ils sont des milliers répartis dans le monde. 

Il nous a vendu et il a négocié son départ. Celui de Marc aussi. Ça fait deux ans. Depuis, ils sont devenus salariés de la boite qui nous a racheté. Le deal c’est qu’ils restent pendant 3 ans, pendant que le système que l’on a construit est intégré dans celui de ceux qui nous ont racheté. Ils touchent un salaire énorme (en plus du prix de la vente) mais ils ne viennent plus, ils n’ont plus besoin, ils sont chez eux, ils profitent de leurs enfants et de leurs amis. 

Nous, on continue à venir tous les jours, on ne sait pas ce que l’on va devenir. On a gardé nos anciens contrats de travail, on a été rachetés mais on ne fait toujours pas partie de la nouvelle boite. C’est une entreprise internationale et le directeur France change tous les 3 mois, on ne le connait pas et mon manager est en Angleterre, je ne l’ai jamais vu. Il m’appelle de temps en temps mais je ne le connais pas vraiment. Je ne connais personne de la boite qui nous a racheté. J’ai essayé de m’intégrer dans la nouvelle boite, j’ai même postulé en interne mais ils n’ont pas voulu de moi. Je crois qu’ils ne veulent pas de nous. 

Ici, à Paris, on est tous restés, on vient, on ne sait plus trop pourquoi, on ne sait pas où on va. Les clients nous appellent, ils nous demandent des développements informatiques mais on ne peut pas les faire parce qu’on a plus de budget pour les réaliser et parce que l’objectif c’est de fermer la plateforme qui héberge nos clients, mais on n’a pas le droit de leur dire.  Alors ils s’énervent, je les comprends, ils sont inquiets. Nous aussi.

L’ambiance est morose, parfois tendue. On ne se parle presque plus, on ne sort plus ensemble. Moi-même je ne sortais déjà plus avant, je ne voyais plus mes amis depuis que je travaillais dans cette boite, je n’avais pas le temps. 

De temps en temps, Alain et Marc passent dans les locaux nous voir, ils viennent nous dire bonjour, mais j’ai la haine de les voir se pavaner. Ils nous ont vendus, ils nous ont trahi, on n’a plus rien, on est plus rien et eux, ils s’en sortent bien. 

Je viens tous les jours, de 9h à 18h, je fais mes heures, je n’ai plus envie de rien, je ne sais pas où on va, j’ai perdu le goût de tout, je ne dors presque plus. On avait construit quelque chose de tellement bien. 

Demain, on a une réunion avec le nouveau directeur France. J’espère qu’il va nous dire ce qu’ils font de nous. J’espère à chaque fois, c’est la sixième fois qu’ils nous réunissent en deux ans, ils parlent mais ils ne nous disent jamais rien. 

Je suis fatiguée, mais on ne sait jamais, ils vont peut-être se rendre compte de tout ce qu’on a créé. 

Violencedutravail.com

Un témoignage à retrouver ici : https://www.violencedutravail.com/ils-nous-ont-vendu/

Si vous avez envie de raconter ce que vous vivez au travail envoyez-nous un message à l’adresse suivante : contact@violencedutravail.com 

(Il n’y a pas de format pour témoigner, faites comme vous le sentez, écrivez nous avec vos mots ou racontez le nous. Les témoignages sont anonymisés.)

Pour lire d’autres témoignages c’est par ici : www.violencedutravail.com et sur le blog de médiapart : violencedutravail.com

Vous pouvez nous suivre sur :

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Redon : un mutilé, les fautes du ministère de l’intérieur et la justice qui enterre
Le 19 juin 2021, en Bretagne, lors d’une opération menée pour interdire une rave party, Alban, 22 ans, a eu la main arrachée par une grenade tirée par les gendarmes. Le 11 mars 2022, le parquet de Rennes a classé sans suite. Pourtant, l’enquête démontre non seulement la disproportion de la force mais les responsabilités de la préfecture et du ministère de l’intérieur. Mediapart a pu consulter des SMS et des appels aux pompiers, accablants, enterrés par le procureur de la République.
par Pascale Pascariello
Journal
La majorité se montre embarrassée
Après les révélations de Mediapart concernant le ministre Damien Abad, visé par deux accusations de viol qui ont fait l’objet d’un signalement à LREM le 16 mai, la majorité présidentielle peine à justifier sa nomination au gouvernement malgré cette alerte. La première ministre a assuré qu’elle n’était « pas au courant ».
par Marine Turchi
Journal
La haute-commissaire de l’ONU pour les droits humains en Chine pour une visite à hauts risques
Michelle Bachelet entame lundi 23 mai une mission officielle de six jours en Chine. Elle se rendra au Xinjiang, où Pékin est accusé de mener une politique de répression impitoyable envers les populations musulmanes. Les organisations de défense des droits humains s’inquiètent d’un déplacement trop encadré et de l’éventuelle instrumentalisation. 
par François Bougon
Journal — Europe
À Kharkiv, des habitants se sont réfugiés dans le métro et vivent sous terre
Dans le métro ou sous les bombardements, depuis trois mois, la deuxième ville d’Ukraine vit au rythme de la guerre et pense déjà à la reconstruction.
par Clara Marchaud

La sélection du Club

Billet de blog
L'extrême droite déchaînée contre Pap Ndiaye
Le violence des propos Pap Ndiaye, homme noir, annonce une campagne de criminalisation dangereuse, alors que les groupes et militants armés d'extrême droite multiplient les menaces et les crimes.
par albert herszkowicz
Billet de blog
La condition raciale made in USA
William Edward Burghardt Du Bois, alias WEB Du Bois, demeure soixante ans après sa mort l’une des figures afro-américaines majeures du combat pour l’émancipation. Magali Bessone et Matthieu Renault nous le font mieux connaître avec leur livre « WEB du Bois. Double conscience et condition raciale » aux Editions Amsterdam.
par Christophe PATILLON
Billet de blog
Pap Ndiaye : la nouvelle histoire des migrations
En décembre dernier, en direct de Pessac, Pap Ndiaye a évoqué de façon magistrale la nouvelle histoire des migrations, estimant que la France n’est pas un bloc, mais faite de « variations ». On se grandit en les prenant en compte, disait-il, contrairement au projet des « marchands de haine ».
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
Attaques racistes : l'impossible défense de Pap Ndiaye
L'extrême droite et la droite extrême ont eu le réflexe pavlovien attendu après la nomination de M. Pap Ndiaye au gouvernement. La réponse de la Première ministre est loin d'être satisfaisante. Voici pourquoi.
par Jean-Claude Bourdin