La descente aux enfers

Tout commence après 10 années de travail dans une association de santé, où j’occupe un poste de chargée de projets. Nous sommes une petite équipe de 6 personnes, nous travaillons ensemble, il n’y a pas de relations hiérarchiques entre nous. La direction de l’association nous fait entièrement confiance et est très peu présente.

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Tout commence après 10 années de travail dans une association de santé, où j’occupe un poste de chargée de projets. Nous sommes une petite équipe de 6 personnes, nous travaillons ensemble, il n’y a pas de relations hiérarchiques entre nous. La direction de l’association nous fait entièrement confiance et est très peu présente. Mon rôle est d’être à l’écoute de mes collègues qui me font part des attentes du terrain et de monter des projets pour y répondre (en travaillant étroitement avec eux pour en définir le contenu).

Une jeune femme, Sabrina, est alors recrutée. Très exubérante, son comportement heurte dès le départ l’ensemble de l’équipe. Je m’efforce de l’accompagner pour qu’elle trouve sa place parmi nous. 

« Je me retrouve très rapidement écartée de la dynamique » ou la mise à l’écart

Quelques mois après son arrivée, l’association doit entamer un important travail de restructuration. En juin 2015, la direction nous demande de conduire ensemble la réflexion sur ce projet. Lorsque je rentre de vacances le 31 août, Sabrina m’annonce qu’elle a tout organisé pour amorcer le rapprochement avec une autre structure. Je me retrouve très rapidement écartée de la dynamique : elle convie les partenaires en me tenant à l’écart des réunions, est constamment en lien avec la direction de l’association, impose sa vision des choses à la direction, à l’ensemble de l’équipe, et aux partenaires extérieurs. Je me bats pour prendre une place dans l’élaboration de ce projet aux côtés de Sabrina, et pour que l’ensemble de l’équipe soit associée à ce travail. Mais les portes se ferment une à une. 

Début 2016, je parviens tant bien que mal à assister à une réunion avec les partenaires. Je suis consternée : il n’y a qu’elle qui parle, les partenaires ne sont pas en accord avec ces propositions de restructuration, mais ils ne parviennent pas à prendre la parole pour donner leur vision des choses. Ils ne sont pas entendus. Plusieurs tentent d’entrer en lien avec moi par mail pour évoquer leur incompréhension des pistes de travail proposées. Je tente en vain de porter cette parole aux oreilles de la direction. Sabrina va alors plus loin pour me mettre à l’écart, en cherchant l’appui du président de l’association, qu’elle obtient sans grande difficulté. Elle me prête des propos et des attitudes que je n’ai pas, et demande à ce que je sois totalement écartée de ce travail pour « ne pas le mettre en péril ». 

« L’humiliation devient alors notre quotidien »

Sabrina passe alors par la direction pour me confier les tâches qu’elle ne veut pas faire. Même procédé avec mes collègues. L’humiliation devient alors notre quotidien. Le non-sens est partout, tant dans l’organisation que dans le contenu même du projet de la future structure. La direction se désinvestit totalement de la vie de l’association, de la souffrance de l’équipe qu’elle perçoit mais ne prend pas au sérieux, la détournant même en moqueries lors des rares réunions d’équipe. La direction balaye également d’un revers de la main les remarques des partenaires extérieurs sur les dysfonctionnements autour de ce projet. Sabrina est seule dans ce projet, et jubile de la toute-puissance que cela lui confère. 

Nous sommes consternées par la tournure que prennent les choses, totalement impuissants pour pouvoir agir. Un matin, je découvre un nouvel organigramme qu’elle a proposé et fait validé par la direction, mon poste n’y apparait pas, et mes collègues sont sous sa relation hiérarchique. 

Excédée, j’adresse un mail à la direction, où j’évoque en quelques mots ces dysfonctionnements et où je demande un rendez-vous pour voir comment je peux prendre ma place à ses côtés pour monter un projet conforme aux attentes du terrain et des partenaires, en y associant l’équipe. La réponse ne se fait pas attendre « veuillez cesser immédiatement ce type de courriel ».

« Je suis abattue. L’équipe est abattue »

Je comprends alors qu’en dépit de mes 10 années de travail au sein de cette association, en dépit de sa méconnaissance des réalités du terrain, et de sa personnalité délétère pour un travail en équipe, Sabrina a la confiance absolue de la direction.  

Je suis abattue. L’équipe est abattue. Je ne peux évoquer cela avec nos partenaires et la direction refuse d’échanger avec moi. Il ne me reste qu’une seule chose à faire : quitter mon travail, en laissant derrière moi mes collègues en souffrance, victimes impuissantes de ce naufrage. Cette détresse, que nous ressentons tous depuis des mois, nous a solidement rapprochés. 

Partir a été l’une des décisions la plus difficile à prendre de ma vie. Deux collègues médecins sont partis dans les dix jours qui ont suivis mon départ, une collègue est partie en longue maladie. Elles n’étaient plus que deux à rester, avec Sabrina, une direction maltraitante, et une surcharge de travail impossible à absorber suite aux quatre départs consécutifs (qui ont conduit l’une d’entre elles en burn out pendant des semaines). 

Difficile de se reconstruire personnellement et professionnellement après avoir vécu ces deux années de harcèlement individuel et collectif.  

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